Chez-Jeannette/sage-femme

p.280-Comment naître sur un haut-plateau au TIBET ?

Comment naître sur un haut-plateau au Tibet?

Dr CHEN QUING Ru, sage femme et obstétricienne
DOMINIQUE LIABEUF-SVARTZMAN, journaliste

     Au Qinghaï, sur le haut-plateau tibétain, les accouchements ne ne passent pas dans du coton, les femmes montent à cheval jusqu'au dernier moment, elles accouchent à genoux, ne dorment pas pendant 48 h et reprennent une vie normale le troisième jour. Mme Chen a bien connu la région où elle a travaillé pendant neuf ans.



Madame Cheng sur le haut plateau tibétain


D.L.S. : Mme Chen, pouvez-vous nous dire ce qui vous a amené à travailler au Qinghaï ?

     - Quelques années après le début de la Révolution culturelle en 1970, j'ai été envoyée à la campagne comme beaucoup d'intellectuels. Je suis partie avec une équipe médicale.

D.L.S. Quel était votre travail ?

     - Mon travail consistait à soigner les habitants de la région, à faire des accouchements et à former des médecins aux pieds nus. Cette région du Qinghaï a une très faible densité humaine (4 hab.jkm). Les habitants vivent isolés sous des tentes. Ce sont des pasteurs tibétains. Je devais effectuer mes tournées à cheval, car il n'y avait pas de route praticable. Petit à petit, je pus établir un calendrier des futures naissances. Jerne tenais alors, prête à couvrir quelques lieues à cheval, avec ma mallette de sage-femme.

D.L.S. Comment se passe un accouchement traditionnel sur le hautplateau du Qinghaï ?

     _ En règle générale, la future accouchée est seule sous la tente. A part un médecin ou une femme connue pour son savoir-faire, personne ne peut entrer; et surtout pas les hommes qui ont peur que le sang ne leur porte quelque mauvais sort.

D.L.S. Vous parlez de savoir-faire, de quoi s'agit-il ?

     - Ces femmes étaient des tibétaines qui connaissaient un peu les plantes, étaient capables de prescrire une diète aux femmes enceintes; et surtout, elles avaient assisté un certain nombre d'accouchements. C'est parmi les plus capables d'entre elles que nous choisissions les médecins aux pieds nus féminins. Mais toutes n'avaient pas ce savoir et étaient renommées pour d'autres raisons; certaines étaient même si ignorantes qu'elles mettaient la vie de la mère et de l'enfant en danger.

Sous la tente, il n'y a pratiquement rien: une table, un feu que l'on alimente avec des bouses de vaches séchées. Une peau de mouton est posée à même le sol, pour prévenir le choc à la tête que pourrait se faire l'enfant en naissant. En effet, les Tibétaines accouchent à genoux comme les Hindoues. De l'eau chauffe pour laver l'enfant tout de suite après l'accouchement. La tradition veut que la mère emmagasine des forces (c'est d'ailleurs la même chose pour les Hans). Elle boit de l'eau, du lait frais, du bouillon de viande ou de la viande bouillie. A l'époque, aucune mesure d'hygiène n'était prise: souvent le sol était très sale, et l'on ne stérilisait pas l'instrument qui servait à couper le cordon ombilical; c'était une des causes de la forte mortalité des nouveau-nés. Au début, je devais me mettre à plat ventre; mais peu à peu les femmes ont accepté de se coucher sur le dos au moment de l'expulsion. Je leur ai appris à nettoyer le sol, à stériliser les instruments et à étendre un linge propre sur la peau de mouton.

D.L.S. Où se trouvent le père, les amis et le reste de la famille ?

     - S'il n'est pas parti avec les bêtes dans de hauts pâturages, il se tient à l'extérieur de la tente en compagnie des femmes, enfants et amis. Chacun prie et fait des incantations pour que l'accouchement se passe bien. Un feu est allumé à l'entrée de la tente pour prévenir les difficultés. Toute personne qui entre sous la tente doit sauter par-dessus (le feu) pour épouvanter le démon qui se serait caché en elle.

D.L.S. Que se passe-t-il quand l'enfant naît?

     - On le lave tout de suite puis on le pose, nu ou habillé, sur la poitrine de sa mère qui referme sur lui son lourd manteau de mouton. Ainsi, pas une minute, il n'aura à souffrir du froid. Quand l'enfant est prématuré, on agit de la même façon, c'est le seul moyen de le sauver, et le meilleur aussi. Souvent, les nouveau-nés sont très petits, trois kilos au maximum.

     D'une manière générale, les accouchements se passent-ils bien? - Oui, ils sont faciles et très rapides, sans doute cela est-il dû au fait que les femmes mènent une vie active et montent à cheval jusqu'au dernier moment.

     L'enfant naît... tout le monde entre dans la tente en poussant de grandes clameurs. Le père félicite chaleureusement la mère (sans toutefois l'embrasser, car ce n'est pas là une marque d'affection). Il s'enquiert de son état. Les Tibétains adorent les enfants et, qu'il naisse une fille ou un garçon, la joie est à son comble. De grandes  rasades de vin sont versées dans les coupes, sauf pour la mère que l'on assoit et à qui on offre deux œufs (comme pour les Hans), du bouillon de viande et de la viande cuite. Plus tard, un moine lamaïste viendra bénir l'enfant en lui posant la main sur la tête.

     Ensuite, une femme restera aux côtés de la jeune mère, lui tapotant dans le dos pour l'empêcher de dormir; elle restera éveillée pendant 48 h ; en effet, d'après la croyance locale, si elle part dans le domaine du sommeil, elle risque de ne jamais en revenir. Après ce délai, elle peut dormir tout son saoul. Le troisième jour, elle reprend une vie normale avec son bébé sous le manteau. L'enfant est allaité par sa mère, et si cela n'est pas possible, il reçoit du lait de yak fraîchement tiré. Les enfants sont allaités deux ans et passent leur vie sur le centre ou le dos de leurs parents.

D.L.S. Que fait-on du placenta?

     - Il est enterré dans un endroit secret. Mais l'on connaît bien ses valeurs curatives: il est souvent dérobé; il est alors, soit consommé, soit réduit en poudre et utilisé comme médicament. La mère ne doit absolument pas le savoir, car selon la tradition, les femmes pensent que si l'on touche au placenta, la vie de l'enfant est en danger.

D.L.S. Comment étiez-vous acceptée par la population locale?

     - Très bien, car ils avaient confiance en moi. Par la suite, les sages femmes médecins aux pieds nus ont repris la relève; mais chaque fois qu'un accouchement se présentait mal, on me faisait appeler. Les Tibétains m'appelaient affectueusement Ama. Maintenant encore, je suis en contact avec certains d'entre eux.






Article ajouté le 2009-07-10 , consulté 7 fois

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