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Du caractère sacré des sages-femmes (2ème partie) - Madeleine Coulon-Arpin

DU CARACTÈRE SACRÉ DES SAGES-FEMMES
DANS LES CIVILISATIONS ANTIQUES (2e partie)

Madeleine COULON-ARPIN

EN GRÈCE

Aux temps archaïques de sa proto-histoire la GRÈCE vénérait la DÉESSE-MÈRE. Dans la pensée mythique des Pélasges GAIA ou GE était la puissance primordiale, créatrice de la VIE ; elle féconde l'eau du ciel et tout ce qui est sur et sous la terre; elle est source d'énergie cosmique et chthonienne, et rituellement longtemps après que métamorphosée ou que son culte eut cédé la place à de nouvelles divinités, l'accouchement se faisait à même le sol, les enfants y étaient déposés à leur naissance et les morts reposaient en son sein pour une renaissance.

GAIA s'exprimait par l'intermédiaire des magiciennes en de nombreux lieux consacrés et prophétiques. Le sanctuaire de DELPHES, célèbre dans toute l'Antiquité, est un des plus anciens. Le serpent, force inspiratrice et le taureau, force créatrice étaient associés à son culte comme ils le seront à celui des déesses qui lui succéderont.

Sous l'influence des invasions successives des Hellènes, des Achéens, des Doriens peuples venus du Nord avec leurs Dieux, de celle des peuples anatoliens, orientaux, égyptiens et de la brillante civilisation-crétoise qui rayonna dans le bassin méditerranéen du Ive à la moitié du Il" millénaire avant notre ère, mais aussi et surtout de celle du patriarcat grandissante et dominatrice venue du Néolithique, les croyances, les hiérophanies, les tabous, les rites, les institutions civiles, sociales et religieuses subirent de profonds changements.

GAÏA, MÈRE et Maîtresse de l'UNIVERS, Déesse primordiale, unique, dû partager le pouvoir avec un DIEU qu'elle créa. Déesse VIERGE, elle devient la MÈRE DES DIEUX en engendrant seule OURANOS, le Dieu du CIEL avec qui elle s' uniera ; d'eux naquirent les TITANS et leurs épouses dont CRONOS et RHEA qui en CRÈTE lui succédera après avoir engendré le grand DIEUX OLYMPIEN, ZEUS symbole du patriarcat.

Les Grecs imaginèrent les dieux sous l'aspect d'êtres au comportement humain ; ils apparaissaient dans les phénomènes de la nature comme dans la vie privé des hommes et des femmes avec qui ils pouvaient même partager l'intimité.

Les relations, les récits de leurs actions, de leurs combats, de leurs amours, de leurs vices et de leurs métamorphoses ainsi que ceux des héros divinisés, ont produit une littérature, une mythologie et un anthropomorphisme d'une étonnante et prodigieuse richesse.

CRONOS, après avoir émasculé son père OURANOS, s'empare de la puissance céleste poursuivi par la malédiction divine. Pour y échapper il dévore ses propres enfants à leur naissance, mais RHEA, son épouse et sœur, s'insurge, et enceinte elle s'enfuit. Elle accoste dans l'île de CRÈTE, se réfugie dans une grotte de la montagne et enfante de VELCHANOS, qui deviendra ZEUS, dieu de l'Olympe et puissance de l'UNIVERS.

RHEA devient la protectrice de la CRÈTE où le culte de GAIA est encore vivace et c'est en DÉESSE- MÈRE chthonienne qu'elle sera vénérée; toute puissante, source de Vie, elle personnifie la Fécondité, la maternité, préside à l'art des accouchements, protège les femmes, répond à leurs appels de douleur et d'angoisse et les apaise ; elle veille sur les enfants et leur développement. On la voit représentée sur une figurine trouvée en Crète, tenant dans ses bras le petit enfant divin VELCHANOS. Elle demeure la GRANDE DÉESSE.

Ses sanctuaires, ses autels édifiés dans les cours des palais ou dans les grottes culturelles et sacrées de la montagne et des bois où les femmes se retiraient pour enfanter, étaient desservis par des prêtresses soumises à un rituel sacré secrètement transmis; elles possédaient les connaissances et l'expérience acquises pendant des millénaires qui en faisaient des praticiennes médicales. Parmi les innombrables vestiges archéologiques trouvés dans l'île, deux petites statuettes attribuées à la DÉESSE pourraient être plus vraisemblablement celles de ses desservantes dans leurs fonctions sacerdotales. L'une d'elles au visage agréable empreint de gravité, porte une coiffure et d'élégants vêtements liturgiques qui découvrent la nudité (symbole d'énergie vitale), de seins opulents maintenus dans un bustier très serré d'où tombe une longue jupe à volants superposés; elle élève dans ses mains, en un geste rituel, deux serpents qui se font face; elle semble accomplir un acte solennel qui lui donne une attitude fascinante, reflet de sa dignité sacerdotale.

Dans la GRÈCE CONTINENTALE et EGEENNE, ZEUS, après avoir foudroyé les TITANS, devient le maître de l'Olympe: DIEU du CIEL et de l'UNIVERS; il est la puissance créatrice et symbolise le pouvoir patriarcal dominateur. HERA, sa sœur et épouse est la DÉESSE suprême des femmes qu'elle protège dans tous les instants de leur existence, héritage de GAÏA qu'elle supplante. Dans l' anthropomorphisme grec elle est représentée tenant un bouclier fiché de javelots (symbole de protection et des douleurs de l'accouchement), ou bien les ciseaux à la main personnifiant la sage- femme divine. Fréquemment invoquée pendant le travail de l'accouchement, les femmes lui sacrifient des génisses et lui offrent des javelots. Comme ISIS avec les HATHORS, HERA préside l'équipe obstétricale des Genetellydes où ses filles les ILL YTHIES symbolisent les douleurs de la parturition, mais elles n'interviennent qu'au moment où elles en ont reçu l'ordre d'HERA qui les envoie ou les retient à son gré, comme pour l'accouchement d' Alcmène ou celui de Leto. Particulièrement honorée en Argolide, en Attique et en Tauride, son action est multiple: déesse des mariages elle est consultée sur le choix de l'épouse qui doit être avant tout, féconde ; elle est implorée par les femmes stériles qui redoutent l'opprobre jeté sur elles par leurs congénères; elle protège dès la conception les futures mères qui doivent se soumettre pendant la grossesse à de rituelles pratiques et aux exhortations formulées par ses desservantes, pour la sauvegarde de leur vie et celle de leur enfant.

De nombreux temples lui avaient été édifiés et celui d'ARGOS avait acquis une grande renommée. Des prêtresses réputées y exerçaient leur office sacerdotal et l'une d'entr'elles eut même l'honneur de voir sa statue érigée durant sa vie. Il est probable qu'elles n' y demeuraient pas mais qu'elles s'y rendaient certains jours ou à l'appel de la DÉESSE, formulé par un messager du temple. Elles étaient mariées et peut-être devaient-elles aussi avoir des enfants, ce dont il ressort de l'histoire de CLEOBIS et BITON, tous deux fils de CYDIPPE, prêtresse du temple d'HERA à Argos. Un jour qu'elle devait s'y rendre, les taureaux blancs que l'on attelait habituellement à son char n'étaient pas prêts; le temple étant distant de 45 stades (10 km) et probablement devant l'urgence du déplacement, ses fils pour satisfaire à leur vénérée mère et à la DÉESSE, prirent la place des taureaux sacrés et la conduisirent. En leur honneur et en celui de ce fait, les Argiens firent sculpter leurs statues pour les déposer en offrande au célèbre sanctuaire d'APOLLON à DELPHES. Ces statues du VIe siècle (avant Jésus-Christ) sont actuellement au Musée de Delphes.

Aux temps d'HOMERE, le culte d'HERA était très développé, mais il n'avait pu supplanté celui de sa grande rivale, la primordiale DÉESSE-TERRE vénérée en la « DAME DES FAUVES », ARTEMISE. Très ancienne divinité ionienne, protectrice des femmes, de la nature, des animaux et de leurs petits, déesse des monts et des bois,
VIERGE farouche, inviolable et invisible, elle était une divinité redoutable dont il ne fallait pas transgresser impunément les interdits, mais elle était adorée et secourable aux femmes. Elle demeurait invaincue des dieux olympiens, tant son culte était ancré dans une foi indéracinable. Comme le feront plus tard les Ephésiens chrétiens, les GRECS la firent entrer dans leur mythologie et dans leur panthéon. Un nouveau mythe allait naître.

LETO, séduite par ZEUS, époux volage d'HERA, s'est encourue la colère de l'irascible déesse. Elle ne doit trouver aucun refuge sur terre pour accoucher, mais POSEIDON fit émerger pour elle l'île de DELOS, où sans douleur elle mit en premier au monde la Déesse ARTEMISE qui allait accomplir auprès de sa mère les fonctions dévolus aux sagesfemmes et procéder à la deuxième naissance, celle de son frère APOLLON.

Les sanctuaires voués à ARTEMISE étaient nombreux dans le Peloponèse, en Attique, en Tauride et surtout en Ionie où celui d'EPHESE étaient une de SEPT MERVEILLES DU MONDE; malheureusement il fut incendié par un Ephésien et rien n'en subsista; seule, une remarquable statue en marbre d'ARTEMISE aux seins multiples est un de ses rares vestiges.

Déesse de la fécondité et de la Maternité, elle était invoquée par les femmes au cours de l'accouchement: son nom prononcé trois fois leur assurait son assistance et avec promptitude ses aides, les prêtresses exécutaient les gestes, les pratiques, les breuvages rituels et pharmacologiques que nécessitaient leur état. Son culte donnait lieu à de grandioses cérémonies et la fête des Moissons, qui était celle d'ARTEMISE, revêtait au 15 août d'exceptionnelles solennités; il survécut longtemps encore après que son sanctuaire eut été enseveli sous les cendres. Dans la IONIE christianisée les femmes continuaient avec ferveur d'invoquer leur ancestrale divinité vierge, qu'elles identifiaient à MARIE mère de Jésus-Christ. au Vc siècle de notre ère, les prélats ephésiens inquiets, s'émurent de cette vénération qui sentait le paganisme, mais elle était si populaire que« l'église D'EPHESEjugea bon de rattacher ce qui subsistait du culte de DIANE-ARTEMISE à MARIE». En 431, les évêques de cette ville déclarèrent officiellement MARIE, vierge, mère de DIEU et sa fête demeura fixée au 1 5 août, jour de l'Assomption.

D'autres divinités secondaires et très anciennes persistaient dans la pratique religieuse des femmes; elles jouaient un rôle plus ou moins important dans le traitement et la guérison des maladies des femmes et des enfants. Outre les déesses séculaires de la région, de la famille et du clan pour qui on entretenait le feu sacré, il y avait SELENE, vieille divinité lunaire qui puise ses racines dans la préhistoire.

Pendant de nombreux siècles les prêtresses des sanctuaires voués aux divinités obstétricales ont été les praticiennes  des accouchements et de la médecine des femmes qu'aucun homme n'avait le droit de soigner. Comme celle exercée dans les temples d'ESCULAPE pour les hommes, cette médecine empreinte de magisme répondait aux idées que ]' on se faisait de l'étiologie des maladies des perturbations physiologiques et même des accidents, des blessures, de leur guérison et de la mort. Mais les patientes, les femmes enceintes, les parturientes, les enfants n'étaient pas abandonnés au seul pouvoir divin.

En s'identifiant aux déesses pour lesquelles elles officiaient, les prêtresses avaient acquis la confiance des adoratrices et comme elles étaient des êtres humains qui avaient fait l'expérience de la souffrance, elles avaient auprès des malades et des futures mères qu'elles comprenaient, des fonctions privilégiées; elles les écoutaient, les interrogeaient, les « confessaient », apaisaient leurs angoisses et leurs craintes, les conseillaient; elles observaient aussi leur état physique, les divers symptômes des maladies, la progression du travail de l' accouchement, etc ... prescrivaient les traitements les mieux appropriés et comparaient les résultats, effectuaient des manœuvres peut-être maladroites qui étaient les prémices de l' obstétrique ; elles exerçaient leur sacerdoce de protectrice et de médecin des femmes en un rituel sacré, certes ! où les pratiques magiques, la pharmacopée conformes aux croyances de ces temps lointains se mêlaient aux connaissances acquises et expérimentées pendant de nombreux siècles. Secrètement gardées et transmises aux seules initiées, lorsque la médecine laïque se sera substituée à la médecine sacerdotale, les prêtres et les prêtresses auront conjointement préparé la voie à une médecine humaine plus scientifique qui, à l'époque d'HIPPOCRATE allait connaître une évolution incomparable que nul pays de l'antiquité n'a atteint.

D'HOMERE à HIPPOCRATE, sous la pression d'idées et de doctrines philosophiques et théologiques nouvelles, la médecine sortit progressivement des temples : « Si tu es atteinte d'un mal caché », dit la nourrice de Phèfre, « voici les femmes prêtes à te guérir» (Euripide) et dans un hymne de Callimaque, ARTEMISE, «habitante des monts ... , descendra rarement dans les villes et n'approchera des cités, jusqu'au moment où les femmes travaillées par les douleurs de l'enfantement, appellent à leur aide».

En même temps que dans les sanctuaires se poursuivaient l'exercice sacerdotal de la médecine et de l'art des accouchements, une médecine parallèle s'instituait dans les cités. Les cultes rendus aux déesses obstétricales persistaient aussi fervents et ARTEMISE demeurait la divine favorite: « parce qu'au jour de ma naissance» dit-elle, « les Parques m'ont imposé la loi de secourir les femmes, parce que le sein qui m'a porté n'a point connu la douleur et sans travail a déposé son fardeau». La médecine exercée hors des temples perdait peu à peu ses rituels et ses pratiques magiques mais elle n'abolissait pas le caractère sacré de ses fonctions.

Les nouvelles praticiennes, héritières des prêtresses (certaines l' avaient peut-être été ou étaient-elles leurs descendantes ?), étaient soumises à des règles d'exercice de leur profession bien précises et d'inspiration religieuse. Au V° siècle (avant Jésus-Christ) SOCRATE dont la mère PHAENARETE était une MAÏA (accoucheuse) compare sa doctrine philosophique, la maïeutique à l'art des accouchements : « l'art d'accoucher, ma mère et moi, nous l'avons reçu de Dieu; elle pour les femmes et moi pour les jeunes gens». Il continue en définissant les règles préliminaires à la vocation de sage-femme qui sont des impératifs religieux: « pour honorer la déesse ARTEMISE qui a été chargée de présider aux accouchements sans avoir enfanté, aucune sage- femme n'accouche d'autre femme tant qu'elle est capable de concevoir et d'enfanter» ... «Il n'est pas permis aux femmes stériles d'être sages-femmes, parce que la nature humaine est trop faible pour exercer un art dont elles n'ont pas l'expérience; aussi est-ce aux femmes qui ont passé l' âge d'enfanter qu'elle a confié cette charge pour honorer la ressemblance qu'elles ont avec elle».

C'est aussi dans le vocable le plus fréquemment usité pour désigner la sage-femme grecque que transparaît et persiste l'empreinte religieuse des origines: MAÏA, à la fois mère et déesse. MAÏA est une très ancienne divinité indoeuropéenne, MÈRE de l'UNIYERS, protectrice et génitrice de tous les êtres, que les Grecs ont métamorphosé en Nymphe des bois; séduite par ZEUS, elle donna le jour à HERMÈS au caducée d'or, symbole de fécondité. Son culte, quoique discret, était développé et vivace auprès des femmes qui lui vouaient une faveur particulière et familiale. Déesse tutélaire du foyer guérisseuse et secourable, elle était invoquée par les femmes dans tous les moments de leur existence pour calmer leurs souffrances, les soigner et les aider à donner la vie. La sage- femme qui venait au foyer ne leur apportait-elle pas ce qu'elles réclamaient de leur idole, expliquant ainsi la vénération dont jouissaient les sages-femmes grecques et leur vocable usuel, qui se perpétua même dans la péninsule italique.

À suivre

Copyright réservé à Madame COULON-ARPIN








17/07/2009
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