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L'ALIMENTATION DE LA FEMME ENCEINTE, Dr Ruasse


ALIMENTATION DE LA FEMME ENCEINTE
Docteur Jean-Pierre Ruasse. médecin nutritionniste (France)

  Au congrès international organisé par SAGES-FEMMES International, à Royan, une table ronde était consacrée à l'alimentation de la femme enceinte.
Nous avons demandé au docteur Jean-Pierre RUASSE, médecin nutritionniste
qui en était l'animateur, de répondre à nos questions sur quelques-uns des sujets qui y ont été abordés

SAGES-FEMMES International: Y-a-t-il une diététique particulière de la femme enceinte?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Comme celle de tout autre état, la diététique de la femme enceinte doit obéir à deux impératifs: assurer l'équilibre nutritionnel, et ne pas apporter de nuisances. Mais le problème se complique du fait que l'on est en face non pas d'un, mais de deux individus, dont les métabolismes sont étroitement interdépendants. Si bien que la définition des besoins alimentaires, déjà peu simple pour un individu donné, car fluctuant suivant de multiples facteurs tant génétiques qu'environnementaux, devient très complexe devant cet ensemble, qui est de plus en perpétuelle transformation. J'ajoute, si vous le permettez, que le mot" Diététique» vient du grec" Diaita »qui signifiait " Hygiène de vie », et que l'alimentation n'est pas seule à y entrer en ligne de compte.

S-F.1. : Commençons donc par les besoins énergétiques. On dit souvent qu'une femme doit prendre 12 à 12,5 kilos pendant sa grossesse ...

Dr Jean-Pierre RUASSE : Pas du tout! Lenombre de kilos à prendre est essentiellement fonction du poids de la mère à la conception. Une femme forte pourra prendre moins de 12 kilos, mais une femme maigre devra en prendre beaucoup plus.

S-F.1. : Si bien que les chiffres de calories à ingérer en plus, avancés un peu partout, ne doivent pas être strictement respectés?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Évidemment! Il faut bien comprendre que ces chiffres sont avancés à partir de l'évaluation théorique des dépenses supplémentaires occasionnées par la grossesse. Mais en réalité de remarquables travaux (Durnin) ont bien montré que l'état gravidique entraîne chez la femme une modification de son métabolisme dans le sens de l'économie: ses dépenses mesurées sont moindres - et de beaucoup - que celles que prévoyaient les calculs. Appelons cela, si vous le voulez bien, " le comble de l'économie ménagère! » Ces chiffres sont donc tout au plus des ordres de grandeur statistiques, intéressants pour une population, mais ils ne doivent en aucun cas être considérés comme s'imposant à toute femme prise individuellement.

Notez du reste qu'il en est de même pour tous les chiffres de" besoins» en divers nutriments, qui sont avancés le plus souvent à tort et à travers. Dans la pratique, c'est la courbe de poids qui nous informe de l'apport calorique souhaitable.

S-F.1. : Une des questions que se posent souvent les femmes a trait aux risques d'obésité post-gravidique ...

Dr Jean-Pierre RUASSE: Les causes de l'obésité postgravidique sont extrêmement nombreuses. Pour aider la femme à« former son enfant sans déformer son corps », il faut bien avoir en tête que pendant les 20 premières semaines environ, la mère accumule des réserves, alors que l'embryon fait son organogénèse, qui est une activité d'information, peu coûteuse sur le plan énergétique. Ensuite, le phénomène s'inverse: c'est le fœtus qui grossit, aux dépens des réserves maternelles. Cela signifie en pratique qu'on pourra, si besoin, limiter la consommation calorique de la mère pendant les trois premiers mois, mais qu'ensuite toute privation de la mère sera en fait une privation de l'enfant, ce qu'il ne faut jamais faire.

 Au total, il est vivement conseillé de s'intéresser à son poids ... avant la conception!

S-F.1. : Mais cet apport calorique doit certainement être équilibré! En particulier, on peut penser que pour permettre de bonnes synthèses chez l'enfant, plus le régime de la mère sera riche en protéines, et mieux cela vaudra?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Absolument pas! Il est certain qu'un régime carencé en protéines entraîne une hypotrophie, donc une fragilité fœtale. Il faut donc lutter contre les carences vraies, reconnues, en amenant le taux protéique de la ration au taux normal de 12-13 % des calories totales. Cela est important dans les milieux et les pays défavorisés. Mais, au delà de ces chiffres, tous les essais de régimes hyperprotidiques se sont paradoxalement soldés par. .. des hypotrophies ! Si bien que, pour les protéines comme pour les autres nutriments, " assez vaut un festin, et parfois trop, c'est trop ... »

S-F.1. : Parlons donc des autres nutriments. En ce qui concerne les graisses par exemple, la femme enceinte doit sans doute se préoccuper de très près de son taux de cholestérol?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Ici non plus, absolument pas!

La femme enceinte est normalement hyperlipidémique, hypertriglycéridémique et hypercholestérolémique. Cela est du au fait que le fœtus doit pouvoir trouver dans le milieu maternelle cholestérol et les différents acides gras (saturés, monoinsaturés, et polyinsaturés des familles" n° 3 » et " n° 6 » dont il a besoin aux différentes étapes de son développement, en particulier neurologique.

Si cela n'a pas été fait avant (par exemple à l'occasion d'une prise de contraceptifs), on pourra s'intéresser aux  paramètres lipidiques de la femme quelque temps après la grossesse (ou la fin de l'allaitement). Mais, pendant tout ce temps, le mieux à faire est de ne pas s'en préoccuper du tout. Sur le plan alimentaire, on peut conseiller du poisson 2 à 3 fois par semaine, une cuillerée à soupe d'huile de soja ou de colza (crues, mais chauffées 1) par jour, et le reste des matières grasses (beurre, huiles diverses, graisses de constitution des aliments) en fonction du taux calorique global choisi.

S-F.1. : Et les vitamines?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Il faut d'abord ne jamais oublier qu'une alimentation diversifiée, comprenant des céréales complètes, des produits laitiers, des œufs, des crudités et salades, des légumes verts, jaunes et rouges, du poisson, de la viande et non monotone (jamais deux jours de suite la même chose), apporte normalement comme il faut tous les micro-nutriments (vitamines et minéraux) qu'il faut.

Mais il est de fait qu'un certain nombre de femmes sont en situation de risque de carence en certaines vitamines, en particulier bêta-carotène B1, B6, B9, C, D. On sera donc parfois amené à proposer une supplémentation, en accompagnement de la rééquilibration alimentaire toujours nécessaire. Mais, à mon avis, ces conseils diététiques et ces éventuelles supplémentations doivent être donnés au coup par coup, pour chaque femme individuellement. La " médecine de troupeau » qui consiste à supplémenter tout le monde (même celles qui n'en ont aucun besoin) en tout, ne me paraît satisfaisante ni pour la physiologie, ni pour l'éthique.

S-F.1. : Comment être certain que l'apport calcique est suffisant?

Dr Jean-Pierre RUASSE: D'une part en mangeant suffisamment d'aliments contenant du calcium: produits laitiers, eaux calciques, certains végétaux. Et d'autre part. .. en allant un peu au soleil 1 Inutile - et dangereux - d'aller se rôtir sur une plage: il suffit d'exposer, pendant les activités de la vie courante, son visage et ses mains pendant un quart d'heure deux ou trois fois par semaine.

Mais n'oublions jamais que ce qui est dans l'assiette ne préjuge pas de ce qui sera absorbé par l'intestin, puis utilisé par l'organisme. Par exemple, le métabolisme du calcium est, chez la femme enceinte, régulé de telle sorte que le taux d'absorption intestinale est modulé par le besoin de l'organisme, par la voie des sécrétions de parathormone (parathyroïdes) et de vitamine D active (reins). Donc, chez

la femme enceinte en bon état, " fonctionnant» normalement, mangeant normalement et normalement ensoleillée, il n'est nul besoin de supplémentation calcique médicamenteuse. Mais, bien entendu, celles qui n'entrent pas dans ce cadre de normalité doivent être identifiées et traitées (calcium, vitamine D) pour autant que nécessaire.

S-F.1. : La femme enceinte est-elle en risque de carence en fer?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Parfois, bien que l'arrêt des règles aient supprimé les pertes en fer, qui est, vous le savez, un matériau hautement recyclable dans l'organisme. Vous savez aussi que l'état de gravidité s'accompagne d'une hémodilution, qu'il ne faut pas confondre avec une anémie 1

Mais le problème est qu'il faut que la femme ne se retrouve pas exangue après la délivrance. Il faut donc s'assurer que les réserves de fer sont bonnes et, pour cela, l'examen fiable est le dosage de la ferritinémie. A mon avis, celui-ci doit être effectué en début de grossesse, puis au 38 et au 68 mois. Au cas où les réserves apparaîtraient trop faibles, il conviendrait d'inciter la femme à consommer davantage de fer alimentaire (viandes rouges, foie, jaune d'œuf, huîtres, légumes secs ... ) et éventuellement de supplémenter (tout en sachant qu'un excès de fer dans le tube digestif peut troubler l'absorption du zinc par exemple, ce qui peut n'être pas anodin).

Permettez-moi, à ce propos, de regretter que les nouvelles" références médicales opposables » auxquelles les médecins français sont désormais contraints de se soumettre sous peine de lourdes sanctions financières, ne prévoient qu'une numération au 68 mois. Cela revient à attendre passivement une véritable anémie, qui ne se manifeste que lorsque les réserves martiales sont effondrées 1

S-F.I. : Un dernier mot?

Dr Jean-Pierre RUASSE: Il sera pour dire que chaque femme doit faire l'objet d'une évaluation individuelle. Les insuffisances nutritionnelles doivent certes être dépistées et palliées. Mais, quand tout va à souhait, prenons garde de ne pas faire plus de mal que de bien par des manipulations diététiques ou médicamenteuses dont les possibles effets pervers ne sont pas tous connus. 

Propos recueillis par SAGES-FEMMES International












19/07/2009
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