chez jeannette - sage-femme

TEMOIGNAGE D'UNE SAGE-FEMME RETRAITÉE

2005 - questionnaire d'un groupe  de chercheuses : Anaïs Badaroux, Charlotte Darmet, Laure Hellin, Victoria Hooper, Aliénor Lafond de Sentenac; ChristelleTang  

sur le thème : LE TRAVAIL TEL QU'IL SE FAIT - BRL n° 6 (2005)  (ou la présence des hommes dans des métiers de femmes)  et les réponses d'une sage-femme à ce questionnaire

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Note de J.Bessonart - Avant de répondre au questionnaire, je précise que je fais des réponses concises. Ce questionnaire mériterait plus d'explications. Mais ce serait trop long. Je joindrai à la fin de mes réponses au questionnaire,  mon témoignage de sage-femme lors du congrès de sages-femmes d'Europe à Bruxelles  en 1991. Les choses ont-elles beaucoup changé depuis 1991 ?

 

le questionnaire et mes réponses

 

Q - Depuis combien de temps êtes-vous à la retraite? Combien d'années avez-vous exercé ce métier?

R - Je suis retraitée depuis 2001- j'ai travaillé jusqu'à l'age de 63 ans. J'ai exercé ce metier pendant 36 ans : en hôpital public dans la banlieue parisienne, en dinique privée a Royan, en libérale. J'ai été aussi sage-femme expert près les tribunaux, expert auprès du ministère de la santé pour l'accréditation des hôpitaux et cliniques, et présidente de l'association sages-femmes du monde puis de sages-femmes international 

Q - Y avait-t-il des étudiants (hommes) dans votre promo? Si oui, étaient-ils intégrés ?

R - NON

Q - Avez-vous percu une évolution significative des effectifs masculins dans cette profession?

R - Pas d'évolution significative selon moi. Dans le métier d'assistante maternelle ou hommes ou femmes peuvent exercer (cela peut être bénéfique pour la construction des enfants) le masculin assistant maternel est accepté et bien compris. II s'agit là d'accompagner une (un) ou des enfants, ce qui est à la portée des femmes avec leur spécificité féminine et « leur oestrogène » et des hommes avec leur spécificité masculine et leur « testostérone ». Par contre les hommes dans la profession de sage-femme resteront une minorite tant que la naissance se passera dans un corps sexué feminin. Quand cela se passera dans un incubateur peut-être cela pourra changer !

La question fondamentale n'est pas que des hommes pratiquent la profession de sage-femme mais que les hommes n'enfantent pas encore dans leur corps. Et pour beaucoup ça leur pèse de ne pas avoir de pouvoir sur cette histoire, eux a qui le monde appartient ! Vous aurez compris que je pense que le métier de sage- femme doit être fait par des femmes, même si elles n'ont pas eu d'enfant ... II faut avoir le courage de dire cela 

Q - Quelle est votre vision du métier de sage-femme?

R - Ce métier a beaucoup évolué. II est devenu plus technique et morcelé entre de trop nombreux intervenants au détriment d'un accompagnement global par la même sage-femme; (cf texte à la fin du questionnaire) 

Q - Avez-vous choisi ce métier par vocation?

R- Je me méfie du mot VOCATION; je parlerai seulement du choix d'une profession qui me permettait d'accompagner des femmes et leur famille dans un évènement physiologique et majeur de leur vie. Je n'ai pas choisi d'être infirmière car ce métier me mettait dans les soins aux malades et dans la pathologie. 

Q - Pensez-vous être plus encline à exercer ce métier qu'un homme (solidarité féminine, empathie etc…)

R - oui oui oui oui oui - je précise quand même qu'il y a des hommes auprès des femmes qui accouchent : leur compagnon et les medecins hommes qu'elles rencontrent s'il y a une pathologie nécessitant la présence d'un médecin. . 

Q - Comment avez-vous percu Ie fait que des hommes voulaient être sage-femme?

R - Comme une revanche  "sournoise" des hommes devant les luttes féministes ... ce n'est pas pour rien que cela s'est fait entre 1980 et 1990. J'ai entendu ceci de la part d'un homme :« ah oui les femmes vous nous parlez d'égalité et de respect et vous voulez exercer des métiers d'hommes et bien nous aussi on va appliquer l'égalité en devenant sage-femme. » Je considère cela comme « un rapt d'égalité» soutenu par I'Europe

Je vous ferais remarquer que c'est en 1982, au milieu des luttes féministes que des hommes se sont mis à revendiquer cette profession. lIs ont oublié d'analyser que cette profession est tout à fait spéciale compte tenu que les hommes n'accouchent pas encore de leur corps. Je rappelle que jusqu'à aujourd'hui la naissance se passe dans un corps sexué féminin. S'ils veulent être sages-femmes. C'est leur problème ... ils ne seront pas nombreux, ils seront en déséquilibre et ce métier leur servira de tremplin pour accéder à d'autres métiers  ou à des fonctions d'encadrement.

Q - Considérez-vous Ie métier de sage-femme comme un métier de femme ?

R - OUI

Q - Les hommes sages-femmes: vers l'égalité des sexes dans Ie monde du travail ou étendue de la domination masculine?

R - NON ABSOLUMENT PAS ÉGALITé DES SEXES ... pour moi l'égalité des sexes ce serait que les hommes aussi portent les enfants dans leur corps ... c'est pas pour demain ! Et que hommes et femmes aient les mêmes hormones ... ce qui serait une erreur me semble-t-il ? Et dangereux pour les humains. Je craindrais que ce soit plutot une étendue de la domination masculine dans un monde masculin. Tres subtilement, ce monde appartient encore aux hommes ... imaginez une femme qui accouche avec dans la salle d'accouchement, son mari, un sage-femme et deux médecins (anesthésiste pour la péridurale et un gynécologue pour le forceps) ... certaines mères seraient peut-etre ravies ! 

Q - D'après vous, dans la pratique de votre métier, y a-t-il des différences entre un homme et une femme sage-femme?

R - OUI comme il y a une différence entre les hormones féminines (les oestrogènes) et l'hormone masculine (la testostérone). Et une différence corporelle : les femmes ont un utérus pour procréer et les hommes n'en ont pas, a moins qu'il portent les enfants dans les testicules ! Ne pas reconnaitre cette différence hormonale et corporelle fondamentales, c'est ouvrir la voie à de multiples discussions philosophiques intéressantes mais inutiles pour le suivi efficace et global des naissances 

Q - Avez-vous des enfants ? Pensez-vous qu'il puisse exister une même différence entre un homme sage- femme et une sage-femme qui a déjà accouché qu'entre une sage-femme qui n'a pas d'enfants et une sage-femme qui a déjà accouché ? Ou bien est-ce différent du seul fait d'être une femme et de pouvoir avoir de l'empathie pour la parturiente ? 

R -  OUI j'en ai élevé beaucoup en France et dans plusieurs de pays du monde mais je n'ai jamais voulu, j n'ai jamais  eu envie d' en faire de mon « ventre» 

Q - Pensez-vous qu'il puisse exister une même différence entre un homme sage-femme et une sage-femme qui a déjà accouché qu'entre une sage-femme qui n'a pas d'enfants et une sage-femme qui a déjà accouche?

R - Ne pas avoir accouché soi-même n'est pas un obstacle au métier de sage-femme pour une femme ; ce qui est important c'est d'avoir un corps sexué et des oestrogènes face a une femme qui a aussi un corps sexué  féminin et des oeuxtrogènes et qui met au monde un enfant. Je pense que quand les hommes accoucheront de leur corps, les sages-femmes de sexe masculin peuvent être utiles encore que ... « les parturients », peut-être , préfèreront-ils être suivis par une sage-femme  (femme)

Q - ou bien est-ce différent du seul fait d'être une femme et de pouvoir avoir de l'empathie pour la parturiente ?

R - Etre une femme qui accompagne une femme qui accouche c'est plus que de l'empathie ... c'est une solidarité féminine existentielle ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PAROLES DE SAGES-FEMMES

 

Extrait - page 13 - du livre PAROLES DE SAGES-FEMMES - interwiev de 1991  

 

 

Tootsie Guera - Lorsque l'on prend connaissance de ce que vous dites et de ce que vous écrivez, de ce que disent ou écrivent vos conseurs on a l'impression que la sage-femme est une espèce en voie de disparition ...

Jeannette Bessonart. - Est-ce vraiment en lisant ce que l'on écrit, ou en faisant I'historique de la profession ? La sage-femme n'est pas en voie de disparition dans la pensée des femmes, ni dans la conscience collective. S'il m'arrive de dire, au marché, par exemple, ou chez la coiffeuse, que je suis sage-femme, on me répond tout de suite: «Ah, c'est formidable, quel beau métier! » La sage-femme est en voie de disparition dans Ie système politique, dans le système de santé des pays industrialisés où faire naître est considéré comme une maladie. II n 'y a pas de vraie place pour elle, puisque sa place n'est pas dans la maladie. II faudrait qu'elle soit la conscience de ces sociétés médicalisées, et qu'elle puisse dire: «Attention, on prend un mauvais tournant, on se sent mal a l'aise, la société est malade. » Donc, iI est vrai, la sage-femme de famille a presque disparu, mais il est non moins vrai que I'accompagnement global et personnalisé de la naissance a disparu !

T.G. Si on ne connait pas ce qui touche de près à la professionon voit effectivement une sorte de tableau idyllique. Une femme accouche etune sage-femme, c'est-a-dire une autre femme près d'elle. Donc on se trompe complètement ? 

J.B. - J'ai beaucoup de mal actuellement à accepter certains articles oùl I'on parle des naissances « comme autrefois »... et des « sages-femmes d'antan ». Tout cela servant d'alibi à la nostalgie ou au rejet. Existe-t-il aujourd'hui des «parents d'antan» ou des «médecins d'antan» ? Il est très difficile de faire passer une analyse vraie et complète des enjeux de notre pratique professionnelle au niveau humain, intime, familial, social, médical, et politique, que ce soit en France, en Europe et dans le monde. Difficile de toucher aux racines du problème, aux racines de l'attitude fondamentale qui nous enlève notre autonomie et notre place de praticiennes de la naissance, au nom de la sécurité, de la démographie galopante des médecins et des autres professionnels de santé, des pouvoirs médical et politique, de l'argent. D'autant plus que nous vivons dans une société doloriste qui instille la peur et qui voudrait tout programmer, maitriser afin que tout soit parfait et« Iisse ». j'ai lu récemment qu'un magazine féminin vantait les mérites du déclenchement systématique des accouchements sur rendez-vous, à l'heure où l'équipe médicale est au complet! En outre, le suivi médical actuel de la maternité devient fort invasif avec une multiplication d'examens systématiques, pas toujours nécessaires ni scientifiquement prouvés mais intéressants pour la protection en cas de procès et d'un bon rapport financier. Le ventre des femmes enceintes est une« mine d'or» et le lieu de grands enjeux dont l'objectif principal n'est pas toujours la réussite globale d'une histoire individuelle, familiale et de santé publique! Vous voyez donc que beaucoup de personnes ou de groupes professionnels et politiques ont interêt à ce que les sages-femmes n'existent plus d'une manière autonome, ou n'existent plus tout court. Mais je ne veux pas que l'on interprète ce que je dis comme une agression contre les autres catégories de professionnels de la naissance, y compris les médecins. II s'agit là simplement d'une contribution à une réflexion commune qui doit tenir compte de tous les paramètres pour améliorer les conditions de naissance et donner à la vie toutes ses chances.

T.G. - Et comment retrouver le tableau idyllique  pour la femme qui accouche?

J.B. - Trouver cela toute seule est difficile pour une femme enceinte. Surtout si elle n'est pas suffisamment avertie et si elle vit dans une famille« rétrécie ». On ne vit plus dans le milieu urbain en large clan familial. Les futures mères ne sont donc plus reliées à la tradition de leurs mères et grands-mères possédant leurs sages-femmes. C'est actuellement un parcours désespérant pour arriver àvivre ce moment idyllique et àcréer ce lien relationnel, aussi bon d'ailleurs pour la mére, l'enfant, le père, la famille que pour la sage-femme. Comment le retrouver? Peut-être à partir de ce qui existe déjà, de manière individuelle entre femmes et sages-femmes où à travers des associations les mères et sages-femmes se retrouvent, comme par exemple l'association femmes et sages-femmes créée en 1975 et qui a plusieurs groupes en France . D'autre part, si l'on est authentique avec les mères, dans le suivi de leur grossesse, de leur accouchement, si l'on reste soi-même, chaleureuse, compétente, les mères le sentent bien, elles apprécient, elles en parlent entre elles. C'est presque le bouche à oreille, la tradition orale entre femmes qui se perpétue. Elles trouvent alors ce qu'elles desirent. Il faut dire aussi que les sages-femmes elles-mêmes sont parfois responsables de la non-information autour de la naissance. La plupart d'entre nous ont peu (ou de moins en moins) de relations directes avec les clientes. Sur dix mille professionnelles, nous sommes mille six cents sages-femmes libérales passant un contrat direct avec la cliente et huit mille quatre cent salariées incluses souvent dans des équipes où la relationpersonnelle avec les mères est très diluée. Il faut faire la démarche d'aller se présenter à la mère et de dire qui l 'on est.

T.G. - Pour une sage-femme, quel est le tableau idyllique?

-J.B - Pour moi, c'est arriver à accompagner une femme, que ce soit à l'hopitai, en clinique, à domicile, de telle manière qu'elle remette au jour son autonomie, qu'elle vive la naissance comme elle le veut. Dans les séances de préparation que je fais, j 'ai décidé que la première séance commencerait par: « De quoi avez-vous envie ? » Eh bien, chaque fois il y a au moins trois minutes de silence. Ensuite, on avoue qu'on ne sait pas de quoi on a envie, parce que l'on n'avait pas pensé que l'on pourrait avoir envie de quelque chose. Et je dois dire que pour moi la réussite est que, quelle que soit la manière d'accoucher choisie, je puisse arriver à faire en sorte qu'à la fin d'une séance les futures mères, les futurs pères repartent comme ayant élargi leur cage thoracique, ayant pris de l'assurance, ayant perdu la peur du risque. C'est cela l'essentiel pour moi, c'est que les personnes qui sont accompagnées par la sage-femme retrouvent leur autonomie, le bonheur d'accoucher, le plaisir d'accoucher

.T.G. - Pour les gens mal informés, une question: les sages-femmes libérales ne suivent pas les accouchements?

J .B. - Si. Elles ont le droit de faire le suivi global de la maternité : grossesse, accouchement, suites de couches de la même cliente. Elles ont le droit d'installer un cabinet de consultation, dans les villes ou les villages, en milieu urbain ou rural comme tout medecin. Mais il y a une grande difference entre le droit et la pratique. En pratique, les cliniques privees et les hôpitaux publics n'ouvrent pas leurs salles d'accouchement aux sages-femmes liberales. N'ayant plus de lieu pour accoucher leurs clientes, elles font cela à domicile.

T.G. - Et si leur cliente accouche dans un hopital, elles ne la suivent donc pas?

J.B. - Eh bien voila! c'est la question fondamentale à notre epoque. Elles n'ont pas de lieux ouverts pour I'accouchement. Jusqu'en 1983, elles avaient beaucoup de lieux ouverts. On appelait ce système «clinique ouverte» (en hopitai ou en clinique privee). C'est aussi une partie du système des Pays-Bas. Hormis les trente-deux pour cent de femmes qui accouchent à domicile, parmi les soixante-huit pour cent restants, certaines mères, lorsqu'elles ont des contractions, appellent leur sage-femme. Toutes deux se rendent a l'hopital où les parents ont loué une pièce pour I'accouchement. Au bout de deux à douze heures et lorsque tout va bien, on repart à la maison. En France,la réforme de la loi hospitalière (1991) a prévu de restaurer le système d'ouverture des hopitaux aux sages-femmes libérales mais les administrations hospitalières tardent a le mettre en pratique. Cela sous la pression des gynécologues obstétriciens chefs de service et dans l'indifférence des sages femmes surveillantes-chefs des hôpitaux. En fait, les sages-femmes libérales ont le droit de pratiquer la profession mais elles n'en n'ont pas les moyens. Elles se limitent donc à ce que leur offrent la societe française et la médecine, le suivi des grossesses pathologiques à domicile avec monitoring, préparations à l'accouchement, surveillance du retour précoce à domicile, rééducation périnéale. C'est très étonnant, cette evolution vers un suivi morcelé et largement dominé par la pathologie obstétricale

T.G. - Si l'on sort des polémiques, vous sage-femme, vous êtes devant une femme qui accouche, que ressentez-vous, quelles sont vos premières impressions?

-J.B. Avant de vous répondre sur mes impressions et mes sensations, je voudrais vous préciser que je ne polémique pas quand je parle de l'environnement politique et social qui permet ou non de vivre l'évènement de la naissance. Formée au management obstétrical,je me dois d'analyser tous les paramètres permettant de répondre efficacement aux besoins des mères. II peut y avoir des aspects de cette réflexion qui irritent mais ils doivent être discutes avec courage et lucidité  et être acceptés par les interlocuteurs avec tolérance. A propos d'une femme qui accouche, la première chose que l'on ressent et que l'on a quelque part dans la tete c'est d'abord le souci médical. On veille sur sa santé et sur celle de son enfant. C'est-a-dire, est-ce que tout se passe bien selon ce qu'on a appris dans les livres, mais aussi par l'expérience? Une dilatation du col de l'utérus peut se faire en trois heures, une autre en six heures. Peu importe, pourvu que les choses se passent bien. Donc, ce souci médical est primolrdial, selon les données actuelles de la science, ses propres données, et celles du pays où l'on se trouve. II y a ce cote-là. Et aussi un regard sur son bien-être psychique et physique. Comme on est de femme à femme, on essaie de voir quelle est l'ambiance de la pièce, ce qui se passe, on jette un regard, comme cela, pour voir si la mère est bien, on prend la main, on garde la main; si elle a mal on essaie de voir où elle a mal, on essaie d'entendre ce qu'elle dit, de bien écouter, de voir si le père est bien à sa place. Mais ce n'est pas bétifiant. Quelquefois, on peut être amenée à avoir un ton de voix tres doux, d'autres fois un ton de voix plus sec, cela dépend de l'attitude de la femme qui accouche. Et puis on encourage, on lui dit: «Voila, vous êtes à " tant" de dilatation », et puis on dit que le bébé sera bientot là, « Vous l'aurez dans les bras ». On essaie, après une contraction, de faire oublier la prochaine, on utilise tous les moyens en notre possession pour qu'elle vive son travail totalement. Et puis, si a un moment donné elle dit : «Je n'en peux plus », on met en route les modications avec elle. Il faut dire que si le temps de la grossesse se fait calmement, le moment du travail et de la sortie de I'enfant est quand même violent. On ne peut pas parler de « sans violence », n'est pas vrai. Ce qui doit être sans violence, c'est l'équipe, c'est la sage-femme. Sans violence surajoutée. Ne pas faire de bruits inutiles. Mais la naissance est un grand passage, une tempête. II y a un étirement musculaire, tout Ie «chamboulement» psychologique de la mère, de I'enfant, du père. Pour accompagner une mère, il faut d'abord beaucoup d'empathie, de sympathie. C'est le premier médicament, à mon avis. Actuellement, les sages- femmes qui sortent des écoles sont formées à la technique plutôt qu'à la clinique, a intervenir systématiquement, surtout avec des protocoles préétablis identiques pour toutes les mères. Elles perfusent, activent les contractions, font poser une péridurale tout de suite. Ce n'est pas du tout respecter ce qui se passe d'abord dans Ie corps de la femme. II s'agit d'un traitement médical et chirurgical de la naissance et non d'un accompagnement global de la maternité.

T.G. - Etes-vous une femme, en face de cette naissance, ou simplement un élément médical, un élément médical plein de sympathie?

J.B - Une femme, toujours une femme. Cela m'a joué des tours parfois, parce que certaines femmes ne veulent que I'élément médical. Un jour, une dame m'a dit: «Je veux ma piqure », et elle n'en avait pas besoin. J'ai essayé de lui faire comprendre d'une manière conviviale, sympathique, qu'elle n'en avait pas besoin cette fois-ci, même si elle en avait eu la dernière fois comme elle le disait. Elle insistait tellement que je lui ai fait de l'eau distillée dans les fesses, elle a eu sa piqure, elle etait contente. Je crois que I'on peut se sentir élément médical et technique quand il y a urgence ou danger pour la mère ou pour l'enfant. Le sentiment demeure, mais le diagnostic médical et la thérapeutique appropriée doivent etre faits et appliqués avec rapidité, selon des codes bien établis. Cela n'empêche pas de poser des gestes vitaux et très techniques avec humanité. Je crois que c'est lorsqu'on utilise la technique seulement à bon escient, lorsque cela est nécessaire que l'on reste humain. Pour moi les conduites systématiques et routinières stérilisent les relations humaines et dépersonnalisent autant les mères qui les reçoivent que les praticiens qui les prescrivent et les exécutent.

T.G. - Et lorsque vous vous sentez une femme, comment cela se manifeste-t-il?

J.B. - J'ai un corps de femme, même si je n'ai pas eu d'enfant moi-même. Je me sens femme avec cette femme-la, elle pourrait etre ma soeur. Bien sûr, il est possible qu'il n'y ait pas le moindre feeling, mais il reste tout de même une femme avec une femme. Cette confiance qu'elle a est une grande richesse.

T.G. Et en face du bébé qui vient de naitre, qui êtes-vous, une femme aussi?

J.B. - Oui, seulement une femme. On s'occupe du bébé après s'être occupée de la maman. C'est un moment unique, jamais cela ne devient une habitude. Les bébés ne naissent jamais de la même manière. lis peuvent tous naître par la tête, ils sont tous différents dans leur façon d'arriver. Lorsque j 'étais jeune sage-femme, j 'avais une angoisse, je me demandais toujours si je faisais naître quelqu'un qui serait d'extrême droite ou d'extrême gauche ... Et je demandais au bébé, pas devant la mère, bien sûr: «Tu seras quoi, quand tu seras grand? » Avec cette arrière-pensée dont je ne parlais à personne: «Est-ce que tu seras Hitler ou Luther King?» Après, je n'ai plus eu tellement le temps de réfléchir à ces choses-la, mais j'ai toujours senti qu'il y avait une vie en puissance, quelque chose de très fort. Oui, je me sens une femme dans ces moments-là. Le travail d'accouchement est un travail, et donne une force vitale, une force qui circule. II est difficile d'expliquer cela avec des mots. Mais celie qui peut reconnaitre cette énergie qui circule, sans avoir besoin de le dire avec des mots, est une sage-femme avertie. On peut se servir de cette énergie pour faire en sorte que l'accouchement se passe bien.

T.G.- Puis il y a cette image mere/enfant devant vous, image d'apres tempête, d'après force vitale. Et vous alors?

J.B. - Je peux contempler. Le bébé est sur le ventre de la mère, elle lui parle, souvent il entrouvre les yeux, il se calme, il cherche le son. On peut dire que ces premiers moments de création du lien entre la mère, l'enfant, le père, c'est un cadeau, on doit le prendre comme un cadeau, car c'est vraiment très extraordinaire. Mais il faut dire aussi que, bien evidemment, le fait de concentrer un grand nombre d'accouchements dans des lieux comme les hôpitaux publics donne pour résultat que l'on se trouve devant un travail à la chaine, puisqu'il n'y a pas assez de personnel. Et on abolit le temps, il ne faut pas «perdre» de temps ! Or, c'est dans ce temps perdu que se créent les liens, la relation, le silence, les regards, ce n'est pas dans le temps où l'on fait les actes médicaux. On estime qu'une consultation prénatale peut être faite en trois minutes : mesure de la hauteur uterine, toucher vaginal, écoute des bruits du coeur de I'enfant. Et le temps? Le temps de dire «Asseyez-vous »,« Comment ça va ce mois-ci ? », le temps de prévention, le temps humain, le temps d'arriver à ce temps de naissance, d'après-naissance, de parentalité?

T.G. - Et cette mère que vous accouchez, il est donc possible que vous ne la revoyiez plus?

J.B. - Oui, tout a fait. Depuis bien longtemps, dans le système de santé en France, il est devenu courant de « faire le deuil» de l'après-naissance pour beaucoup de sages-femmes, sauf pour celles qui suivent les mères en suites de couches. Je crois qu'il y a un fait de société là aussi, les gens actuellement sont de moins en moins conviviaux, n'aiment plus se retrouver. Si I'on est dans une société morcelée, pourquoi la naissance ne serait-elle pas morcelée ? Mais pour avoir des sages-femmes conviviales, il faut que les parents Ie soient aussi. Qu'ils arrêtent d'avoir cette attitude craintive. Qu'ils ne soient plus des consommateurs complètement endormis à qui l'on a I'impression de devoir donner Ie bébé sous cellophane ou dans un caddie, en grossissant un peu l'image. Qu'ils deviennent absolument des consommateurs avertis.

T.G. - Quels sont pour vous les moments les plus forts de ce péripie d'attente d'un enfant?

 J.B. - II y a des moments particuliers avec chaque femme. L'une peut m'annoncer qu'elle voulait un garçon et qu'elle va avoir un garçon. Personnellement, je déteste que l'échographiste lui ait dit le sexe de son enfant, mais elle est tellement heureuse. Que puis-je dire ? Que je regrette beaucoup la perte de l'élément de surprise à la naissance : l'enfant est attendu évidemment, mais avec la surprise en moins. Une autre femme m'apprend que son mari l'a quittée, nous en parlons longuement. Une autre, avant une réunion, me demande ce que je pense de la péridurale, j'informe en général et apres la réunion elle revient et insiste: «Je veux savoir ce que vous en pensez. » La, il y a un moment fort parce que je me dis que c'est au-delà de nos relations médicales, elle me pose cette question comme elle le ferait a une amie. Ce peut être aussi lorsqu'un bébé arrive et qu'une femme est allée au bout d'elle-même sans médication, par ses propres forces. Ce peut être un allaitement réussi. Ce peuvent être aussi des moments d'angoisse et de deuil. Mais il y a aussi des moments décevants parce que certaines femmes ne veulent pas «partager ». Ou des moments volés a une mère « distante» quand son bébé me sourit. Me reconnait-il ? Et des moments très amusants aussi. Une jeune femme que j'ai suivie avait un papa veuf, et elle me le vantait beaucoup ; en fait elle voulait absolument que je l'épouse. Elle m'avait investie comme mère, puisqu'elle n'en avait plus. Ce sont des moments très forts. Je suis peut-être devenue sa deuxième mère mais je n'ai pas trouvé utile d'épouser son pere!

T.G. - Lorsque la sage-femme sort de son travail, que fait-elle?

J.B. - Elle pense à sa famille, à ses enfants, ou elle ne pense à rien parce qu'elle est complètement épuisée. Surtout dans les conditions actuelles de pratique des gardes à l'hopital où l'on travaille douze heures sur douze ou vingt quatre heures sur vingt-quatre, sans se reposer, assurant non seulement la garde médicale pour les urgences mais un ensemble d'examens complémentaires dont le nombre augmente au fur et à mesure des années. II faut savoir aussi que parfois, ce n'est pas le nombre d'accouchements qui peut fatiguer mais les conditions de leur déroulement. J'ai eu, il y a quelques années, dix-huit accouchements dans une garde de vingt-quatre heures, tous physiologiques. Les mères se parlaient, nous nous entraidions. Le plus dur et le plus long, ce fut la quantité de papiers à remplir après ! Par contre, un ou deux accouchements pathologiques peuvent nous épuiser totalement. Donc la sage-femme, lorsqu'elle a fini, a envie de s'aérer la tête, de vivre comme femme et comme mère, de retrouver ses enfants qu'elle a donnés à la gardienne, de retrouverson mari, lui aussi de retour de son travail, etc...La fatigue ne les empê  che pas de leur raconter ce qu'elles vivent. Il y a tellement de situations anachroniques alors que la naissance est si simple - pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple? Une de mes collègues est mariée à un pédiatre, que j 'ai rencontré un jour. II m 'a dit: «Je vais créer Ie syndicat des maris de sages-femmes ... »

T.G. - Quelles sont les meilleures façons de se ressourcer lorsqu'on est sage-femme?

J.B. - Pour moi, c'est ne plus penser que je suis sage-femme, faire le vide, aller en thalassothérapie, marcher, faire de la gymnastique, de la relaxation, lire, aller au cinéma. Ce que nous faisons est très sérieux mais cela ne nous empêche pas de vivre, de rire et d'avoir de l'humour. Je me ressource aussi lorsque je rencontre des parents autonomes qui me donnent du plaisir à faire ce que je fais, qui sont heureux de vivre une naissance et ne vont pas « acheter» un bébé, qui font partager leur joie, bref, qui me disent: «Vous nous accompagnez, nous on marche ... » Et puis je me « ressource» dans une discussion, une analyse intéressante qui peuvent beaucoup  m'apprendre lorsque mon interlocuteur avance des arguments incomplets et qu'il devrait mieux connaitre la profession de sage-femme.

T.G. - Où se situe la sage-femme française dans l'Europe des Douze?

J.B. - C'est, en théorie, la plus formée médicalement, techniquement. C'est elle (avec la sage-femme des Pays-Bas) qui possède la loi la plus favorable à un exercice autonome de l'obstétrique mais, paradoxalement, dans la pratique, elle se retrouve «en infirmière obstétricale» ou «infirmière sage-femme» ou encore « auxiliaire des médecins» dans une naissance et une société médicalisées. Je ne pense pas que le système français de santé va changer. Cela mettrait trop de personnes et de professions en question. En outre, il y a depuis 1975 un recul continu des associations de parents, un recul des femmes et du «feminisme », et une formidable avancée du pouvoir masculin, qu'il soit médical ou politique.

T.G. - Quelle est pour vous la formule idéale d'accouchement dans l'avenir ? 

J.B. - Oh, l'accouchement à domicile, ou à proximité du lieu de vie des mères, oulI'accouchement appelé pour l'instant «ambulatoire», si l'on reprend le terme employé en Suisse, où il est pratiqué. Cet accouchement  qui, comme aux Pays-Bas, permet le domicile pour l'affectif et l'hôpital-le plateau technique ouvert - pour la complète sécurité. Mais je crois que l'accouchement idéal est surtout celui qui peut se faire le plus à proximité du milieu de vie des mères, des pères. Je trouve inadmissible qu'un homme doive faire cinquante kilometres après son travail pour aller voir sa femme, ou qu'une femme doive se précipiter, partir très en avance pour accoucher parce qu'elle se trouve éloignée de son hopital ou de sa clinique.

T.G. - Une question peut se poser. Et Ie médecin? Dans votre mise, ou remise à jour, est-ce que l'on ne lui reprendra pas quelque chose?

J.B. - Non, on ne reprend rien à personne. Ou peut-être ce qui aurait été mal acquis. Les sages-femmes veulent leur espace professionnel et souhaitent que les médecins gardentlIe leur en étant présents bien sûr dans toute pathologie. Une future mère peut décider de le voir aussi bien en cours de grossesse que pendant l'accouchement si elle le désire. Les vieux médecins de famille travaillaient excellemment avec les sages-femmes. Opposer sages-femmes et obstétriciens (ou les faire s'opposer) est un faux débat qui fait perdre du temps au lieu d'analyser la vraie question et d'y apporter des réponses: quel enfantement voulons-nous vivre avec les parents tout en gardant une approche réaliste de la santé publique périnatale et des économies de santé ? Tout le reste n 'est que jeu de pouvoir et de soumission.

T.G. - Votre livre est fait d'interventions de sages-femmes à un congres européen (où il y avait 1500 sages-femmes). C'etait en mai 1991 a Bruxelles. Comment est-ce que tout cela s'est organisé ?

J.B. - Lorsqu'on parle de l'Europe et du Marché commun, lorsqu'on parle d'harmonisation, on ne parle pas beaucoup de l'Europe sociale, de l'Europe humaine, de l'Europe de la santé, de la naissance. On parle plutot des transports, des banques, de I'agriculture, de l'industrie. Nous avons pensé, à l'association "Sages-femmes du monde", qu'on ne nous donnerait pas facilement la parole pour exprimer nos analyses sur le vécu et l'environnement de la naissance. Alors plutot que de passer notre temps à nous plaindre et à constater qu'on ne nous laisse pas parler, il valait mieux organiser nous-mêmes un temps et un espace pour parler et se parler. Nons avons mis trois ans pour organiser ce congrès. II y avait mille cinq cents sages-femmes.

T.G. - Quelque chose de très émouvant, de très extraordinaire se passait, dans ce Palais des congrès. Même dans les couloirs, entre deux conférences, où toutes ces femmes, porteuses de naissance, se retrouvaient et communiquaient. Comment l'avez-vous ressenti?

J.B. - Cela a été une façon extraordinaire de reprendre contact entre nous, de nous dire: «Qu'est-ce que la naissance, qu'est-ce que cela devient ? Et vous, comment travaillez-vous ? » Nous voulions faire un brassage des expériences professionnelles aussi bien pour le présent que pour le futur.Et puis nous nous sommes rendu compte que l'on peut nous contraindre à faire des gestes qui ne sont plus des gestes globalement humains, et qui deviendront de toute façon trop techniques. La plupart de nos collègues ne semblaient pas avoir conscience qu'on leur faisait faire quelque chose d'incomplet, et qu'elles devenaient uniquement de bonnes techniciennes. Tout a été mis en oeuvre pour que le congrès porte sur la santé périnatale et sur la manière d'harmoniser l'environnement humain, médical, social et politique de l'enfantement en Europe et dans le monde. En fait, faire l'Europe de la naissance lors de la naissance de l'Europe. Le congrès devait se faire bien sûr dans un lieu symbolique pour les Douze. A Strasbourg ou à Bruxelles. II se trouve qu'a Bruxelles la Commission européenne et le Parlement européen nous ont aidées. Quelque chose allait se passer, on le savait, et quelque chose s'est passé. Les preuves: ce livre intitulé "PAROLES DE SAGES-FEMMES", fait des interventions de quelques sages-femmes au congrès européen, et des lettres que nous avons reçues. Elles nous disent qu'elles sont fières d'être sages-femmes. Et fières d'avoir appris une manière d'être devant des gens qui suscitaient en elles une certaine peur jusque-la. Leur confiance transparait dans ce livre.

 

Le livre "PAROLES DE SAGES-FEMMES" a été écrit suite au congrès européen de sages-femmes en 1991. Il est intéressant de comparer, et de voir si en 2013, ce qui est dit dans ce livre est encore d'actualité, si l'on a avancé ou si l'on a régressé dans le suivi des naissances en Europe. 

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28/11/2013
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