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ACCOUCHEMENT ET ORDRE SOCIAL - une anthropologie de la naissance,A.Garrigou

POUR L'ANTHROPOLOGIE DE LA NAISSANCE:

ACCOUCHEMENT ET ORDRE SOCIAL


Alain GARRIGOU
professeur de sciences politiques,
université de Paris X,Nanterre

          L'accouchement fait figure d'archétype de l'événement.

     Envisagé dans sa singularité (<< un heureux évènement») comme dans la généralité, dans le langage ordinaire comme dans les études savantes, l' accouchement est caractérisé comme un «événement ». Cette désignation n'a peut-être pas l'insignifiance qu' on est enclin à lui prêter. Elle suggère l'imporiance d'un fait dont il est bien clair pour nous qu'il est d'importance. Un rapide examen de la littérature ethnologique suffit pourtant à établir combien cette importance est variable selon les sociétés. Simple exemple parmi d'autres, Margaret MEAD expliquait "qu' aux samoa. la naissance n' est pas un événement dont onfasse beoucoup de cas »( 1). En cette matière comme en d'autres, l'ouverture comparatiste semble imposer le relativisme des cultures contre l'objectivisme de la nature sur lequel nous croyons fonder notre vision de L'importance universelle de l'accouchement.
     Contre notre solide bon sens assimilant l'accouchement à la naissance, il ne faut pas croire que toutes les sociétés sont et surtout ont été autant et également accessibles à nos critères physiologiques. Au regard de connaissances assez récemment acquises sur l'histoire de la naissance, la chose nous paraîtra moins déconcertante lorsqu'elle concerne la place accordée à la naissance dans les représentations du cours de la vie. Certaines sociétés se chargent-elles de le rappeler en accordant une importance très variable aux différents faits ou séquences et pas forcément plus aux accouchements qu'aux autres moments. En fait, rien ne serait plus faux que de s'arrêter à une alternative entre culture et nature alors que l'accouchement est en même temps un fait physiologique et une institution sociale. Bronislaw MALINOSWSKI remarquait que « l'acte de naissance apparaît à première vue colle le seull événement organique par lequel l 'homme se rapproche de  l'animal,  jusqu' à s'identifier avec lui, ou  à peu près. La maternité est généralement considérée comme le seul rapport entre deux êtres qui soit transmis phvsiquement du singe à l' homnme, c'est-à-dire comme un rapport susceptible d'une définition biologique et n'ayant rien de culturel. Une telle manière de voir est
cependant inexacte. La maternité humaine est un rapport dans la détermination duquel des facteurs culturels jouent un rôle très important »(2). Cette présentation ne serait guère adéquate si la juxtaposition de deux dimensions - naturelle et culturelle - conduisait à superposer la deuxième à la première. L'accouchement n'est pas un événement naturel invariable sur lequel viennent se plaquer des traits culturels divers. Le fait physiologique appartient tout aussi bien à l'institution sociale dont l'accouchement fait partie. La conception naturaliste de l'accouchement qui se présente comme un argument de solide bon sens s'avère elle-même historiquement située.

LE TERME « ÉVÉNEMENT»

      Malgré la variété des modes d'organisation de la naissance, le terme d' «événement» désigne dans tous les cas une espèce particulière de faits intervenant dans le cours du temps et des vies humaines. Et, en laissant provisoirement de côté la question de son importance, le caractère d'événement peut désigner le statut d'un fait dont l'ambivalence nous paraît à la fois un trait universel et un outil d'analyse. On est à certains égards tenté d'écrire que c'est un schème universel bien que très inégalement constitué selon les sociétés et souvent si peu qu'il apparaît surtout une distinction analytique qui sert à comparer les formes sociales les plus diverses. On peut en effet dire que tout événement a une double dimension: d'un côté, il est par définition une rupture de la continuité des choses ou des routines et donc souvent menaçant ; par ailleurs, il est une partie de cette continuité constituée par la répétition d'événements. L'accouchement se présente dans une dimension immédiate de fait physiologique et dans une dimension sublimée qui en détermine le sens.
     Dans sa dimension immédiate, l'accouchement a été conçu jusqu'à nos jours comme un moment dangereux, mystérieux et de souffrance physique. Dans sa dimension sublimée c'est-à-dire dépassant les limites de l'expérience et du moment, il prend des sens divers relatifs à la reproduction de la vie, à la continuité du lignage, du nom ou encore il est lié à la survie matérielle des parents. A la fois expérience et signification, l'événement s'est profondément modifié en passant de formes diverses sur lesquelles s'est fondé le relativisme culturel à une forme rationalisée et universelle, ou en passe de l'être, dans laquelle l'accouchement est l'affaire de techniques, de spécialistes professionnels et de lieux ad hoc. Le constat est banal. Notre propos est ici d'analyser cette transformation comme une réorganisation de la relation entre l'expérience événementielle et la signification catégorielle.

LA NAISSANCE, LES RISQUES ET LES RITES

      On ne saurait retracer ici les étapes du processus par lequel la naissance est devenue un problème. A n'en pas douter, le rôle de l'État a été capital quand au XVIIe siècle, la population a été considérée comme le principal élément de la richesse nationale. « Il ne faut jamais craindre qu'il n' y ait trop de sujets, trop de citoyens, vu qu'il n'y a ni richesses ni forces que d'hommes », selon la célèbre affirmation de Jean BODIN (La République, livre V, chapitre VII). Les débuts de la science économique se sont largement confondus avec la démographie. Les idées populationnistes n'impliquaient pas seulement le souci de dénombrer les populations mais aussi celui d'agir sur le nombre. La naissance et l'enfance devaient donc être protégées pour accroître la population. Les idées anti-populationnistes ne corrigèrent pas, bien au contraire, puisqu'elles furent notamment justifiées par le souci de mieux protéger des enfants moins nombreux. L'impulsion étatique s'appuyait sur l'action des médecins-accoucheurs qui, certains d'une science incertaine, entreprirent de réformer en profondeur les techniques et l'organisation de l'accouchement à partir du XVII" siècle. Hommes des villes et d'écriture, des médecins consignèrent leur expérience: il y avait beaucoup à faire face à une situation déplorable. Ces sources ont largement informé l' histoire sociale quand celle-ci s'est préoccupée de décrire la vie ordinaire de ce qu'on a appelé la société traditionnelle. Sans doute forcent-elles les traits négatifs, il n'empêche que les découvertes choquèrent alors quelque peu les sentiments contemporains en révélant à la fois l'ampleur de la mortalité infantile et la faible attachement affectif aux enfants.

     Les indices sont en effet convaincants alors qu'on a pu estimer très approximativement la mortalité infantile autour de 25 % jusqu'au XVIIIe siècle et que par ailleurs les témoignages ne manquent pas non plus qui attestent la relative indifférence à la perte d'enfants en bas âge même dans les milieux sociaux les plus élevés. On cite souvent à cet égard la remarque ambiguë de Montaigne: «J'ai perdu deux ou trois enfants en nourrice, non sans regret ni sans fascherie » (Essais, II, 8). Confirmation rétrospective, un premier abaissement de la mortalité infantile à la fin du XVIIIe siècle coïncidait avec un plus grand attachement aux enfants qui amenait un plus grand souci de leur santé. Les mentalités furent donc promptement expliquées par la démographie. Comme l'écrivait l'un d'entre eux: « Les historiens ont tendance à expliquer l'absence d'amour des parents pour les enfants qui était de règle dans la société traditionnelle par l'existence d'une mortalité infantile élevée: On ne pouvait se permettre de trop s'attacher à un petit être que l'on savait menacé de disparaître rapidement »(3). Mais l'explication pouvait aussi bien être inversée comme on ne manqua pas de le faire dans le débat engagé et le même historien croyait pouvoir corriger: « On ne saurait expliquer l'absence traditionnelle d'amour maternel par lu mortalité infantile élevée, puisque c'était précisément celle-là qui était cause de celle-ci »(4). A l'appui de cette inversion, les indices s'accumulent avec la faible attention accordée à l'hygiène des enfants, la surveillance relâchée, la mise en nourrice, sans parler des abandons, expositions et infanticides plus ou moins nets. En fait, c'était engager l'explication dans une fausse alternative et dans le registre du débat insoluble. La relation entre forte mortalité infantile et indifférence à l'enfant relève très précisément d'un mécanisme que Norbert ELIAS a désigné comme une double contrainte. En reprenant les termes de Grégory BATESON mais en dépouillant la notion de tout rapport avec la schizophrénie. cette double contrainte visait à rendre compte de la logique de renforcement entretenue entre les tensions et dangers et l'engagement des affects qui leurs sont associés dans un « mouvement circulaire, et même souvent ascensionnel: un niveau élevé de danger trouve sa contrepartie dans uneforte imprégnation affective du savoir - par conséquent aussi de la pensée relative à ces dangers et de l'action dirigée vers eux, donc uneforte charge imaginative liée aux représentations de ces périls. Celle-ci mène à la reproduction constante du niveau élevé de danger et donc aussi à la reproduction de modes de pensée plus tournés vers l'imaginaire que vers le réel »(5). L'accouchement se présentait-il dans ces termes? A en juger par l'abondance des superstitions accompagnant la naissance, l'événement paraît bien stimuler les modes de pensées irrationnels. Le fait est d'autant plus net qu'il se retrouve partout sous des formes différentes mais équivalentes. Le recours à diverses amulettes comme la pierre d'aigle, la rose de Jéricho, ou à des reliques et cultes de certains sanctuaires et saints, la fréquence des interdits entourant la femme enceinte et l'accouchement varient selon les lieux mais furent assez résistants pour être longuement opposés aux médecins accoucheurs, parfois jusqu'au début du XX" siècle. En même temps, ce luxe de procédés magiques et d'interdits dément toute association entre l'indifférence portée aux nouveaux-nés et une quelconque indifférence attachée à l'accouchement. Celui-ci inquiète au contraire assez pour mobiliser un arsenal propitiatoire.

     L'attitude des hommes et femmes n' étaient évidemment pas commandée par la perception de statistiques mais par celle, plus concrète et immédiate, des dangers. Le risque était particulièrement présent car, si la probabilité de mort dans la première  année était de un pour quatre, elle était accrue pour les nouveaux nés puisqu'un sur sept succombait dès la première semaine. Dans la vie ordinaire, cela signifiait que « dans une paroisse de 800 à J 000 âmes, le glas retentissait presque chaque moispour annoncer le décès d'un nouveau-né »(6). Le risque concernait aussi la mère. Si la mortalité touchait 1 à 3 % des femmes pendant l'accouchement ou dans les semaines suivantes, elle était plus significative si on la rapporte à une moyenne de 4 à 5 enfants par femme. La gravité doit être encore appréciée au regard de la place de la femme dans une famille qui était l'unité économique d'une société rurale. Le décès d'une primipare entraînait encore souvent la restitution de la dot. Le tableau risque d'apparaître excessivement noir. Il est vrai que les sources tendent à insister sur les situations extrêmes alors que les pouvoirs publics, les moralistes et les médecins visaient à réformer. Malgré la facilité de certaines naissances, soulignée par des médecins, l'accouchement se présentait comme un moment critique.

      Cette situation doit-elle être généralisée à l'ensemble des sociétés anciennes ? De certains médecins du XIxe siècle jusqu'aux anthropologues, l'accouchement a au contraire été jugé assez simple pour suggérer l'impression d'un ordre naturel harmonieux et... perdu. Tel médecin américain prenait l'exemple des tribus indiennes pour ironiser sur les difficultés de l'accouchement « civilisé» et critiquer la position couchée imposée par les médecins. « Chez les peuples primitifs dont le genre de vie favorise le développement de la constitution physique de l'individu, on peut considérer le travail comme facile, de peu de durée, suivi quelquefois d'accidents et accompagné de peu ou pas de prostration. Cet événement qui cause une appréhension si grande à nos femmes civilisées, n'est pour les sauvages l'objet d'aucune préoccupation ainsi qu'on peut en juger d'après les relations d'accouchements rapides et inattendus qu'ont faites ceux qui étaient en contact avec les indiens »(7). De même, Claude LÉVI-STRAUSS abordait l'étude d'un chant dont l'objet était d'aider à un accouchement difficile non sans prévenir qu'il « est d'un emploi relativement exceptionnel, puisque les femmes indigènes de l'Amérique centrale et du sud accouchent plus aisément que celles des sociétés occidentales. L'intervention du chaman est donc rare et elle se produit en cas d'échec, à la demande de la sage-femme »(8). Cependant, une telle vision de « l'accouchement facile » n'est pas non plus généralisable aux sociétés primitives. Dans bien des cas, on retrouve des traits assez proches de la société d'Ancien Régime. Ainsi dans la société Samoan, Margaret MEAD témoignait: « Toutes les fillettes que j'ai connues avaient vu naître et mourir. Elles avaient vu plus d'un cadavre. Elles avaient assisté cl des fausses-couches et entrevu lefœtus avorté lavé par les vieillesfemmes. Il n'est pas dans les usages d'écarter les enfants de la maison dans de telles occasions ... La moitié environ de cesfilles avaient vu unfœtus arraché au cadavre ouvert d' une femme dans la tombe non encore recouverte ... Cette opération est pratiquée dans lafosse ouverte, sous l'aveuglant soleil de midi, devant une foule excitée de peur, horrifiée et fascinée cl la fois. Initiation combien brutale et troublante aux mystères de la vie et de la mort, et qui ne semble pas, cependant, avoir des effets nuisibles sur l'affectivité des enfants »(9).

     Tout en acceptant la diversité des situations, il nous paraît cependant que l'accouchement suscitait toujours des attitudes particulières à un moment critique. L'existence générale de rituels et d'interdits dément la vision d'une harmonie naturelle. Même si l'accouchement fut plus facile dans certaines sociétés que dans d'autres, il n'en constituait pas moins une rupture de la routine et un événement mal maîtrisé. La soumission à la nature dépassait en effet le seul danger mais se révélait aussi dans la douleur et le mystère de la conception. Ainsi, dans des sociétés où la naissance ne paraît pas baignée dans une atmosphère de danger, l'éloignement de la mère répondait aux convenances ou à la crainte des moqueries face aux manifestations de la douleur de la parturiente. La résignation fataliste à la perte d'un nouveau-né était une réponse à la perception des risques. Il convient de marquer quelque réserve à l'égard de l'affirmation abrupte de l'indifférence à l'enfant et à son sort dans la société d'Ancien Régime. L'obsession du baptême des nouveaux-nés nuance si on considère qu'il consolait de la disparition et donc que la perte d'un enfant appelait cette consolation.
     Ainsi dans l'Anjou du XVIIIe siècle: « La mort d'un petit enfant. cl condition qu'il ait reçu le baptême ... est considérée, sur le plan religieux comme une délivrance, puisque l'enfant a la grâce d'accéder d'emblée au paradis sans connaître les amertumes de la vie et risquer son salut; sur le plan humain, elle est ressentie comme un accident presque banal qu'une naissance ultérieure viendra réparer »(10). La réduction préventive de la sensibilité émotive constituait donc une solution pour assumer les craintes et affronter les risques. L'accouchement était encore immergé dans un complexe rituel qui relativisait son importance et en diminuait ainsi en partie l'appréhension. En somme, la naissance s'étendait à une séquence plus large dont l'accouchement constituait un moment parmi d'autres. Ce sont sans doute les rites d'initiation ou de passage qui opèrent le plus nettement une sorte de disjonction en instituant une deuxième naissance, celle-là maîtrisée, qui répète la naissance physiologique. Comme l'a relevé Claude LÉVI-STRAUSS, ces rites marquent une invariabilité particulièrement significative: Tout ethnologue ne peutmanquerd'êtrefrappé par la manière commune dont, cl travers le monde, les sociétés les plus d!flérentes conceptualisent les rites d'initiation. Que ce soit en Afrique, en Amérique, en Australie, ou en Mélanésie, ces rites reproduisent le même schème: on commence par « tuer» symboliquement les novices enlevés cl leursfamilles et on les  tient cachés dans Ia forêt ou dans la brousse oÙ ils subissent les épreuves de l'au-delà; après quoi, ils « renaissent» comme membres de la société. Quand on les rend à leurs parents naturels, ceux-ci simulent donc toutes les phases d'un nouvel accouchement, et ils procèdent à une rééducation qui porte même sur les gestes élémentaires de l' alimentation ou de l' l'habillement »( Il).

     Des pratiques et des croyances se perpétucnt au nom de la tradition. Mais plutôt qu'une véritable explication, celle-ci offrait surtout la garantie de l'ancienneté. En la matière, celle-ci avait ses titres pour des femmes qui s' y fiaient. Pour elles, les choses se s'étaient pas toujours faites ainsi et, eussent-elles possédé la connaissance d'autres façons de faire, l'ancienneté attestait l'efficacité: ce qui avait fait ses preuves avec elles, leur famille, leur communauté devait continuer à réussir. L'existence de positions d'accouchements différentes selon les régions comme l'attachement maintenu contre des médecins s'efforçant d' imposcr la station couchée en dit long sur les raisons de tenir à ce qui devait ultérieurement apparaître sous l'aspect technique.

Les interdits, les rituels rattachaient ainsi l' accouchement à des significations dépassant l'événement proprement dit, c'est-à-dire relevant de l'ordre naturel, social ou surnaturel. Loin d'être une sorte d'environnement à la naissance, ils organisaient ses modalités pratiques mais surtout constituaient cette forme de réponse à l'incertitude de l' accouchement qui, plutôt que d'être orientée vers sa maîtrise, compensait cette absence de maîtrise pratique par la maîtrise d'un sens de l'événement.

L'ÉCONOMIE PSYCHIQUE DE LA NAISSANCE AU TEMPS DE LA MATERNITÉ 

     L'intervention rationalisatrice des pouvoirs publics, des médecins et des sages-femmes ne pouvait s'imposer rapidement alors que cette intervention était doublement extérieure, socialement par l' origine de ses agents et culturellement alors qu'elle contredisait une économie psychique de la naissance bien établie. L'appel au médecin-accoucheur a d'abord concerné les cas les plus graves et fut donc ponctuel avant de devenir la règle. Certaines situations contemporaines s'en relèvent très proches. Dans certaines populations africaines, « le recours aux maternités de la région demeure encore l'exception. Dans un village, on m'a même expliqué que le recours à la maternité s'était avéré nécessaire il y a quelques années, pendant une période où les femmes accouchaient difficilement à domicile. Les choses s'étant arrangées depuis, les femmes enceintes ont repris l'ancienne coutume »( 12). Pour que l'intervention médicale ne soit pas seulement ponctuelle, il a donc fallu que l'accouchement fût ordinairement perçu comme nécessitant cette intervention et non plus les difficultés graves surgissant en son cours. Cette généralisation de l'intervention médicale est souvent expliquée par le mouvement naturel des progrès scientifiques et donc de l'efficacité médicale. On reconnaît alors des «résistances» tout en s'étonnant de leur force. Le processus qui permet de sortir du cercle vicieux de la double contrainte ne peut cependant s'analyser comme un mouvement naturel de rationalisation par lequel des méthodes efficaces remplaceraient inéluctablement des méthodes anciennes et inefficaces. Ce serait mal apprécier les raisons de la confiance dans la tradition.
     Si les principes n'en étaient pas explicités, celle-ci n'est pas forcément inefficace comme le remarquait Claude LÉVI-STRAUSS devant l'exemple de cure chamanique évoqué plus haut: l' incantation du chaman« guérit ». D'autre part, l' effïcacité et la croyance en elle sont deux choses distinctes. La logique de croyance en l'efficacité s'appuyait non sur une comptabilité des résultats mais sur leur imputation. Or, en la matière, les procédés traditionnels bénéficient de cette grande force d'être appréciés en fonction de leurs réussites supposées et non de ce qui serait des échecs. On ne comprendrait pas la persistance sur plusieurs siècles, voire plus, de rituels ct de cultes concernant la naissance, la fertilité etc ... si on ne relevait pas que les réussites étaient portées à leur crédit et que les échecs étaient expliqués par des raisons extérieures ou encore par la non-exécution correcte des rituels. En somme, ceux-ci étaient à l'abri de l'épreuve sauf pour être confortés par les faits qu'on pouvait leur attribuer. Ce fut donc forcément un processus long que la transformation de l'économie psychique de la naissance. La modification de la sensibilité à l'égard des nouveaux-nés contribuait au recours ordinairc à ]' accouchement médicalisé comme une manière de prendre ses précautions, mais l'attachement affectif se nourrissait lui-même de la limitation des risques telle que la traduisait une baisse de la mortalité infantile.

     Depuis le XVIII" siècle, l'impressionnant reflux de la mortalité périnatale suggère l'ampleur du changement des perceptions de l'accouchement: événement à haut risque, celui-ci est devenu résiduel. Les craintes ne sont cependant pas totalement éliminées à la fois du fait du caractère d'événement singulier que garde l'accouchement (et notamment dans le cas de primiparité) et de la médicalisation, c'est-à-dire d'une des raisons qui expliquent le reflux de la mortalité. De manière relativement décalée, le progrès de la sécurité a été suivi et s'est accompagné de la maîtrise de la douleur. Les techniques analgésiques et anesthésiques ont renforcé considérablement la modification des perceptions. Pour en apprécier l'impact, il suffit de se remémorer les réticences ou les enthousiasmes soulevés par des moyens dont certains jugèrent qu'ils transgressaient la condition éternelle de l'enfantement dans la douleur ou qu'au contraire, ils inauguraient l'affranchissement à l'égard des vieilles conditions historiques élevées au rang d'une volonté divine par le fatalisme obscurantiste de la religion.
     Ces changements ont largement brisé le cercle vicieux de la double contrainte. D'un premier point de vuc, c'est ce qui a permis l'abandon des «superstitions », des traditions au profit d'une  vision rationalisée de la naissance appuyée sur une familiarité du public avec ses images et sur la préparation méthodique des mères à l'accouchement. La modification a aussi touché les affects en libérant l'investissement sentimental sur les nouveau-nés. A l'association entre, d'un côté le détachement affectif et, de l'autre, le risque et la douleur, a succédé l'attachement affectif permis par la sécurité et la réduction de la douleur. Ce n'est pas seulement la place de ce que certains ont appelé l'enfant-roi mais toute la conception de l'enfant qui en a été modifiée puisque celui-ci s'est vu doter d'une humanité et d'une individualité jusqu'alors douteuse et assez prononcée pour qu'elle ne soit pas seulement celle du nouveau-né mais déjà celle de l'enfant à naître. Des techniques de diagnostic comme l'échographie ne sont à cet égard pas neutres en donnant à voir un être futur comme un être déjà là. Cette évolution participe au développement de la famille moderne en une unité affective de vie sociale et d'intimité(13). En même temps, la place de l'enfance amoindrit les visions sociales sublimées de la naissance ou plutôt en recompose le contenu. Ainsi, la fonction sociale relative au lignage, à la continuité du patronyme ou du patrimoine, sinon à la survie des parents tend à laisser place à une vision d'un bonheur familial centré sur l'enfant. Sans qu'on puisse réduire ces transformations aux seuls changements affectant la naissance, on voit combien ceux-ci participent étroitement au processus de genèse de la famille moderne et d'individualisation. Et si on veut raisonner en termes de causalité, on dira que ces changements concernant la naissance en sont à la fois une cause et un effet.

     Le déplacement de la signification qui amène la naissance à être plus perçue sur le mode de l'événement privé et moins comme celui affectant une communauté large de reproduction modifiait l'organisation des différents temps de la naissance. Autrement dit, la naissance tendait à se confondre avec l'accouchement, c'est-à-dire avec le moment proprement physiologique de la naissance. En même temps, la gestation prend plus d'importance par rapport aux rites de passage réglant l'intégration des enfants à la communauté des hommes, soit la partie ante, plus strictement privée au détriment de la partie post-natale, plus immergée dans la vie sociale. Ce resserrement de la définition de la naissance sur l'accouchement proprement dit se traduit par exemple dans la moindre importance accordée au baptême, qui n'est donc pas ou pas seulement le résultat de la déchristianisation, mais un effet de sécularisation dépendant de l' affaiblissement de la double contrainte et de la localisation de la naissance dans la sphère intime de la famille. De multiples indices en témoignent en même temps qu'ils ont des effets sur cette transformation comme la multiplication et la vulgarisation des images de la vie in utéro ou du moment précis de l'accouchement. A propos des sociétés primitives, Claude LÉVI-STRAUSS corrigeait l'interprétation d'une pensée « toute entière engluée dans la praxis » : « ce serait voir les choses à l'envers, puisque c'est au contraire, la praxis scientifique qui chez. nous, a vidé les notions de mort et de naissance de tout ce qui, en elles,  ne correspondait pas à de simples processus physiologiques, les rendant impropres à véhiculer d'autres signifïcations. Dans les sociétés à rites d'initiation, la naissance et la mort offrent une matière d'une conceptualisation riche et variée ... »( 14). Claude LÉVISTRAUSS situait bien la différence des conceptions mais, tout à son entreprise de réévaluation de la pensée sauvage, il se condamnait à caricaturer une conception de la naissance moderne livrée à la raison instrumentale. Tout en étant modelée par la rationalisation, la définition sociale de la naissance n'était pas absorbée par elle. La modification de son économie psychique par laquelle la naissance se confondait plus avec l'accouchement ne réduisait pas la naissance à une dimension physiologique et pratique mais accompagnait l'investissement affectif sur le nouveau-né. En ce sens, la nouvelle place prise par l'accouchement dépend directement de l'accès de j'enfant au rang de personne. Les conditions étaient ainsi posées d'un accroissement des attentes à l'égard des spécialistes ou des pouvoirs publics.

     On trouvera un indice de ce que la conception de la naissance ne se réduit à une définition physiologique dans les définitions apparemment contradictoi res qui autorisent l' investissement affectif sur l'enfant né ou à naître et d'autre part l'avortement. On peut juger contradictoire que dans la même société, cet investissement affectif sur le nouveau-né et, conforté par des techniques, sur les enfants à naître coexiste avec le relatif détachement affectif qui accompagne l'avortement. C'est bien la vision d'ailleurs soutenue par les adversaires de celui-ci quand ils situent le début de la vie à la conception. Il nous semble qu'au contraire, cela est significatif du fait que c'est l'investissement affectif qui sert d'arbitre à la définition de la vie.

ORDRE SOCIAL ET MÉDICAL DE LA MATERNITÉ

     Peut-on en rester là, c'est-à-dire à la restitution du mouvement d'ensemble auquel participe la définition sociale de la naissance? On voit bien en effet que la compatibilité est problématique entre la sécurité croissante produite partiellement par la médicalisation et en même temps l'accaparement de la naissance par la sphère privée de la famille conjugale. En somme, la sécurité permet cet accaparement qui, par là même, ôte provisoirement le moment de la naissance à la sphère strictement privée. Le « prix» de la sécurité ne paraît pas habituellement si excessif qu'il conduirait à remettre en cause les procédures instituées de l'accouchement. Effet d'une conquête toute neuve alors que le souvenir d'un temps de la naissance à risque resterait vivace dans les consciences ? Effet de l'organisation matérielle et des normes légales de la naissance qui conditionnent l'accès aux soins et leur financement? La tension peut paraître réduite et l'imposition d'un ordre social de la naissance bien établi quoiqu'il ait été lentement et difficilement amené par un combat médical pluriséculaire. Le même terme de « maternité» pour désigner l'accès à l' état de mère et le lieu spécialisé d' accouchement paraîtra significatif. La tension existe bien dans les faits et pas seulement en logique. A un premier égard, on pourrait dire qu'elle n'est pas réglée et se traduit dans les oppositions sur des conceptions de l'accouchement. 
     Le débat confronte moins des spécialistes et des gens ordinaires attachés à leurs traditions que des spécialistes entre eux sur l'accouchement à domicile ou le degré de médicalisation. Du moins s'exprime-t-il publiquement comme un débat de spécialistes avec des intensités variables selon l' ampleur des clivages qui divisent un milieu professionnel et non sans dépendre de clivages extérieurs. La tension est encore réglée par des transactions dont certains indices sont la traduction en même temps qu'ils sont le résultat relativement consolidé de transactions antérieures. Ainsi, le dialogue institué entre spécialistes et parents procède-t-il de longs et parfois vifs débats sur l'accouchement en même temps qu'il est un ajustement modulé selon les interlocuteurs et notamment selon l'origine sociale des parents. Le choix même de la maternité constitue souvent une étape d'une transaction informelle par laquelle les parents choisissent les spécialistes qui leurs paraissent, sur la foi de la réputation ou de l'expérience, les plus aptes à satisfaire leurs attentes.
      A cet égard, les mécanismes de marché, là où les conditions de concurrence sont remplies, permettent une sorte d'ajustement préalable réduisant les risques d'échec de la transaction. La reconstitution d'une sociabilité sur la base de la communauté de situation des femmes enceintes au sein des maternités lors des préparations à l'accouchement, évite le face-à-face entre spécialistes et femmes dans une relation collective qui n'est pas sans rappeler les accouchements de la société rurale traditionnelle. En outre, la présence du père lors de l'accouchement ou des préparations modère la dépossession fonctionnelle de la médicalisation en une concession à la définition familiale et privée de la naissance. Ce qu'on peut considérer comme des assouplissements à la médicalisation de l'accouchement n'implique pas que la tension soit définitivement résolue. Le propre d'une telle tension est de ne l'être jamais comme en témoigne la nostalgie d'un accouchement harmonieux et intime que d'aucuns diraient tout à fait improprement « naturel ». Aux moments les plus forts de l'action en faveur de la médicalisation, les médecins les plus intensément engagés n'avaient pu eux-mêmes s'empêcher de s'en faire l'écho.
     Dans une période où la médicalisation de la naissance semble une chose acquise, les tensions connaissent un autre mode de résolution. Les débats et les transactions ont largement remplacé les traditions et les rituels. En même temps, ces modes de résolution se sont en quelque sorte modelés sur les modes généraux de règlements des tensions sociales que l'on peut dire idéologisés et politisés si l'on considère à la fois les formes prises par les modes de résolutions des tensions par la confrontation de visions concurrentes et les relations que ces visions de l'accouchement entretiennent avec des visions du monde.

Bibliographie:

1. Mead M. Mœurs et sexualité en Océanie. Paris, Plon. 1963, p. 310.
2. Malinowski B. La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives. Paris, Payot, 1976; p. 173.
3. Shorter E. La naissance de la famille moderne. Paris. Seuil 1975; p. 252. Fayard
4. Ibidem.
5. Elias N. Engagement et distanciation. Paris, 1993; p.74.
6. Gélis J. L'arbre et le fruit. Paris, Favart 1984 ; p. 387.
7. Engelmann G. La pratique des accouchements chez les peuples primitifs. Étude d'ethnographie et d'obstétrique. Paris, Ba illère, 1886, p. 24.
8. Lévi-Strauss. Anthropologie structurale. Paris, Plon, 1974, p. 205-206.
9. Mead M. Op. cité, p. 388-389.
10. Lebrun F. Les hommes et la mort en Anjou au XVIIe et XVIIIe siècles. Essai de démographie et de psychologic historiques. Paris, Mouton, 1971, p. 423. 11. Lévi-Strauss. La pensée sauvage. Paris, Ploll /962, p.350.
12. Eschlimann J.P. Naître sur la terre africaine. Abidjan, 1nades ed., 1982, p. 65.
13. Ariès P. L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime. Paris, Plon, 1960.
14. Lévi-Strauss. La pensée sauvage. Op cité p. 350.

















14/07/2009
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