chez jeannette - sage-femme

SAGES-FEMMES, d'HIER à DEMAIN


SAGES FEMMES, D'HIER A DEMAIN
les sages-femmes de Saint Denis
septembre/octobre1994

     Du 8 août au 23 Août 1994, en pleine période estivale, nous, sages-femmes de la maternité Delafontaine à Saint Denis, (ville de la périphérie de Paris), nous avons fait grève.

     Notre mobilisation s'organise autour d' une restructuration du service maternité. La faible activité, durant l'été du secteur gynécologique, incite l'administration à fermer des lits de ce secteur. Les responsables du service, se voient confier la gestion de cette fermeture de lits. Le résultat est le regroupement des lits de grossesses pathologiques supérieures à 28 S.A. avec les lits de gynécologie.

      La sage-femme surveillante-chef et le chef de service nous imposent, sans aucune concertation et dans un délai de quelques jours, un changement radical des rythmes de notre travail et un glissement de nos fonctions puisqu'il nous est notifié d'assurer les soins infirmiers de nuit en gynécologie (y compris les soins aux malades non enceintes).

     Après des essais infructueux de concertation, nous nous déclarons en grève, protestant ainsi principalement, contre l'atteinte portée à l'essence même de notre profession. En effet, là est la question !

     L'engagement dans notre choix professionnel nous situe fondamentalement dans l'évênement de la naissance d'un enfant par le suivi global (médical et humain) d'une femme, d'un homme. Nous partageons un cheminement de santé dans un projet de vie. Choisir d'être sagefemme, n'est-ce pas, profondément accepter une place, non pas dans une potentielle pathologie, mais dans la dimension humaine de cet évênement à la fois intime et communautaire, chaque fois qu'il a lieu.


                                              Gilberte CARTIAUX
une sage-femme française qui nous a montré le chemin
 de l'humain et de la compétence

L'article L374 du Code de la santé publique définit notre profession sans ambiguité.

« L'exercice de la profession de sage-femme comporte la pratique des actes nécessaires au diagnostic, à la surveillance de la grossesse et cl la préparation psychoprophylactique à l'accouchement, ainsi qu'à la surveillance et à la pratique de l'accouchement et des soins postnatals en ce qui concerne la mère et l'enfant ... »

Notre code de déontologie nous assure d'une totale indépendance dans notre profession, même si dans la pratique cette indépendance se trouve souvent peu respectée.

« Le fait pour une sage~femme d'être liée dans son exercice professionnel par un contrat ou un statut à une administration, une collectivité ou tout autre organisme public ou privé n'enlève rien à ses devoirs professionnels et, en particulier, à ses obligations concernant l'indépendance de ses décisions ... En aucune circonstance, la sage-femme ne peut accepter de la part de son employeur de lirnitation à son indépendance professionnelle ... » (article 48)

La décision de notre sage-femme surveillante-chef est très significative d'une tendance actuelle dans la profession (soutenue par les sages-femmes d'encadrement) C'est très dangereux : non seulement prendre les postes des infirmières (il y a du chômage nous dit-on. Le chômage doit-il modifier notre statut professionnel ?) Dangereux aussi «d'infirmiériser »notre pratique (en la« glissant» de plus en plus sous la responsabilité d'un médecin). C'est une option qui mérite réflexion. Car le fait de nous engager dans cette voie n' aura-t-il pas pour conséquence à moyen et long terme (on le voit déjà) d'aliéner totalement notre pratique professionnelle aux médecins?

Il nous semble très difficile (et n'est -ce pas un leurre) de posséder à la fois un statut médical et para-médical, selon les besoins du service. Et pour quelle approche de la périnatalité et quel regard sur les naissances en France ?

La frontière entre les deux statuts, médical et para-médical sous la responsabilité d'un médecin, qui paraît clairement définie dans les textes se trouve singulièrement floue et ambigue dans notre pratique professionnelle (nous le savons bien en cas de litige !) .

La Présidente de la Fédération Nationale des associations de Sages-femmes (F.N.A.S.F.) écrit, dans une lettre envoyée à notre surveillante-chef:

« Je souhaite vivement que les sages~femmes comprennent où je situe leur avenir. Leur démographie légèrement ascendante en 1993 dépend de leurs capacités à réaliser pleinement ce pourquoi elles ont été formées. Le préambule des études de sages-femmes en est le témoin,'
- La formation initiale doit amener les étudiantes à l'exercice d'une compétence et d'une réelle responsabilité vis à vis des femmes, des mères, des enfants, des familles.
- En abordant largement un enseignement centré sur la gynécologie, la reproduction et la stérilité, on donne cl la future sage-femme une ouverture sur une place auprès de la femme tout au long des différents moments de la vie, matérialisant ainsi son rôle d'accompagnatrice et de conseillère de famille».

     Nous ne pouvons qu'approuver les passages cités au préambule des études de sages-femmes. Mais l' interrogation qui est la nôtre est de passer de la déclaration d'intentions aux actes dans notre statut professionnel. Accompagner les femmes tout au long des différents moments de leur vie, OUI, mais comment? Non pas sous tutelle mais avec la responsabilité autonome de notre statut médical qui implique la possibilité de diagnostic et de prescriptions.

     Que veut -dire faire des soins infirmiers en gynécologie, si nous n'intervenons pas dans toute la gynécologie: poser des stérilets (comme nos consoeurs sages-femmes de Tunisie) alors que nous n'avons le droit que de surveiller le stérilet posé par les médecins? Prescrire la contraception orale (comme nos consoeurs de Suède) alors que nous pouvons prescrire que la contraception locale dont certains moyens sont totalement désuets ? Et que veut dire l'élargissement de la profession à la gynécologie (sous la responsabilité d'un médecin) alors que nous somme tellement peu en suites de couches et dans les consultations prénatales des 700 000 gestantes par an en France (que ce soit en exercice salarié ou libéral) !

     Il y a là, matière ET URGENCE à réfléchir EN PROSPECTIVES , sur leur réel profil professionnel pour toutes les sages- femmes praticiennes, enseignantes et d'encadrement, et pour les diverses institutions sages-femmes. Et il y a nécessité que cette réflexion soit communiquée, ACTIVEMENT, aux autres professionnels de la naissance, aux législateurs, aux parents, aux médias.

     Il faut signaler aussi, que de nos jours, la dimension humaine de la naissance se trouve parfois rapidement reléguée au second plan, derrière les exigences de sécurité et les hypothétiques risques. N'avons-nous pas une responsabilité envers nos patientes de faire entendre notre point de vue de sage-femme sur la physiologie de la maternité et la prévention périnatale? Notre spécificité sur cette question, doit être écoutée dans l'intérêt de nos patientes et de notre identité de sage- femme.
 

Astrid LlMBURG, sage-femme hollandaise

qui nous a montré le chemin de la physiologie de la naissance

Quand à la sécurité et à l'humanisation développées dans les maternités, à taille humaine, de proximité, appelées «petites maternités» (dont malheureusement beaucoup ont déjà fermé entraînant en cela un risque de« désert périnatal» dans certaines régions de France) - ces deux pôles « sécuritéhumanisation » se voient trop souvent opposés dans les structures au-dela de 1000 accouchements. appelées « grandes structures ». Or, ce sont les sages-femmes qui peuvent et doivent conjuguer ces deux impératifs afin d'offrir aux femmes la possibilité d'enfanter dans de bonnes conditions de sécurité (physique et psychologique), selon les progrès réalisés dans les sciences humaines et techniques.


Des parents en Suède ... heureux comme tous les parents du monde

« METTRE AU MONDE LEURS ENFANTS ...

ENFANTER ... »

Ces expressions sont fortes et impriment pour les parents un mode actif à la dimension de la naissance d'un être nouveau. Il restitue à la femme qui accouche le vécu de cet évênement qui lui appartient. En tant que sages-femmes, n'avons-nous pas à redonner à nos clientes, le plein droit de pouvoir vivre leur accouchement, de pouvoir «mettre au monde» au lieu de les« faire accoucher» comme cela se pratique de plus en plus. Mais cette réflexion ne peut se concrétiser que grâce à l'indépendance de notre profession, avec un statut que protège notre liberté de praticien autonome. N'est-ce pas remis en question lorsque notre pratique nous apparente aux infirmières ou que, par exemple, des sages-femmes d'encadrement auraient tendance à ne pas considérer le praticiens sages-femmes de leurs établissement comme indépendants.

A l' occasion de notre grève, nous avons reçu le soutien de beaucoup de collègues des maternités publiques et de sages-femmes enseignantes. Cela nous a conforté dans le bien-fondé de notre mouvement, qui n'était pas seulement pour le refus de faire des soins infirmiers en gynécologie, pour le maintien de nos 24 heures en garde, pour le respect de la concertation et le rejet du mépris, mais surtout pour la protection de notre statut professionnel médical. Cela nous a aussi conforté dans l'idée que lorsque les sages- femmes ont un problème sur leur lieu de travail, elle doivent en informer leurs collègues dans les autres lieux afin qu'il y ait cohésion et encouragement. Il ne faut pas baisser les bras et d'emblée croire que le combat est perdu d'avance. Notre cohésion, notre volonté de ne plus être méprisées et le soutien de nos collègues nous ont permis d'obtenir gain de cause.

Sans aller jusqu'à dire comme le dit l'Histoire «une bataille est gagnée, mais peut-être pas la guerre ! », nous restons vigilantes et nous continuons notre « grève» sur une mode différent, comme une grève du « silence ».

Tout d'abord, nous préparons la mise en place, par un vote démocratique d'une équipe de 5 d'entre nous (dont une plus particulièrement chargée de la communication). Cette équipe assurera la continuité des réflexions et des actions compte tenu du rythme de nos gardes qui font que nous ne somme pas tous les jours à la maternité et qu'il peut y avoir rupture dans la nécessaire continuité des actions.

Ensuite, nous menons actuellement une réflexion pour proposer « un projet sage-femme de service Maternité» et intervenir dans le Conseil de Service.

Enfin, pour ne pas rendre vrai le proverbe qui dit « ceux qui n'ont pas d'objectifs ne risquent pas de les atteindre» nous avons commencé à mettre en place une banque de données, grâce à tous les documents récoltés et aux réflexions menées pendant la grève. Notre objectif est de mettre cette banque de données à la disposition de toutes nos collègues sages-femmes et élèves sages-femmes en France. Notre souhait est de recevoir vos documents, vos témoignages afin de l'enrichir. Notre projet, est d'organiser, une fois par an, avec le soutien des institutions et revues de la profession qui le désireront, une journée d'études sur le thème:

«LE STATUT PROFESSIONNEL DES SAGES-FEMMES: RÉALITÉS ET PERSPECTIVES»



NDLR : Les photos ont été rajoutées par la rédaction et ne concernent pas la maternité de l'hôpital Delafontaine à SAINT DENIS (93).

 




17/07/2009
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